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La musique contemporaine, mort et pédanterie

lundi 6 octobre 2008 par Thomas Rigail
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Gérard Pesson
DR

Le Théâtre du Châtelet accueillait dans le cadre du Festival d’Automne et de son cycle consacré à Gérard Pesson l’Orchestre Symphonique de la Radio de Cologne WDR pour un programme entièrement dédié à la musique contemporaine, chose plutôt rare dans les grandes salles parisiennes en dehors de la Cité de la Musique.

Du programme en deux parties opposant une œuvre de Gérard Pesson à une pièce de Zimmermann puis de Xenakis résulte une curieuse impression. Là où les pièces des deux grands compositeurs de la génération précédente sont des œuvres massives, complètes, s’imposant immédiatement à l’auditeur, les pièces de Gérard Pesson, à l’image de trop nombreuses pièces d’aujourd’hui, ressemblent à des études pour orchestre. Que peut-on tirer de ce Aggravations et final, datant de 2002, dans lequel l’orchestre, sous l’influence de Lachenmann, est transformé en machine à bruits à base de col legno et de tapotage de la caisse des violons avec une baguette, d’où émergent timidement quelques éléments harmoniques ? Gerard Pesson nous dit que « la vitesse, l’aspiration par le vide, l’impression de vertige, une sorte d’épuisement progressif de la matière par accélération ramènent à l’idée de frayeur, de mécanique inexorable, de pente... », mais la seule chose qui soit épuisée à l’écoute de l’œuvre, c’est la patience de l’auditeur : nulle frayeur, aspiration ou vertige, l’œuvre ne produit strictement aucune impression de continuité formelle, ni même une impression quelconque, mais apparaît comme un étalage squelettique de bruits disparates, vaguement soutenus par de fugaces rythmes motoriques, avec en bonus quelques citations (la plus évidente étant celle du Scherzo de la Neuvième symphonie de Bruckner). Mais tout ceci est parfaitement assumé, puisque Gérard Pesson nous annonce une déconstruction de l’orchestration, un « résultat affichiste où tout est efflorescence, nuance tronquée, extrême fragmentation », le tout dans un discours pompeux qui rend parfaitement compte d’une musique qui tourne à vide, reposant entièrement sur une intellectualisation a priori - non pas une formalisation technique de l’écriture, mais bien du verbiage supposé supporter et justifier une musique vidée de toute son expressivité - des principes qui ne peuvent déboucher que sur une œuvre vide de sens en soi, où des figures parfaitement bien tenues sont apposées les unes à la suite des autres dans une platitude généralisée. L’opposition avec le chef d’œuvre qu’est Photoptosis finit d’achever cette œuvre médiocre, qui donne une bonne idée de l’impasse dans laquelle sont coincés de trop nombreux compositeurs issus des courants radicaux de la musique contemporaine, condamnés à répéter avec leur talent pour l’orchestration et la superficialité de leurs idées musicales les inventions de leurs ainés dans des pièces plus ou moins virtuoses et vides, en s’enfonçant de plus en plus dans la contemplation nombriliste d’une pseudo-pensée musicale vaine, dont aucun discours aussi bien tourné soit-il ne sera capable de dissimuler la vacuité - le pompon de cette tendance étant décroché par le texte d’introduction du programme qui plombe la présentation des œuvres avec un style ampoulé et des références à demi-cachées à Husserl et Heidegger - parler de voile et d’alètheia à propos de la musique de Gerard Pesson n’est pas le meilleur moyen de l’aborder en tout sérénité, ni de regagner un public disparu pour cause d’inaccessibilité et de pédanterie, à moins que la cause soit considérée comme perdue d’avance. Le problème n’est pas tant que s’organise là un discours autour des pièces (les compositeurs du passé n’ont pas été avares en digressions stériles) mais plutôt qu’il s’instaure une distance à l’intérieur même de l’œuvre, distance dont le discours esthético-théorique n’est qu’une des manifestations. Sans le principe qui commande la composition, l’œuvre ne peut pas faire sens pour l’auditeur et ce sens est précisément réduit à ce principe. Il ne s’agit plus de créer ou de composer dans la liberté essentielle à l’artiste, à l’intérieur de la forme de l’œuvre, en travaillant ce qu’elle peut contenir d’inattendu, mais de poser des principes formels et d’organiser des pièces autour d’eux. Que peut alors avoir à dire l’œuvre sur la durée ?
Dans ce contexte, le chef Brad Lubman est condamné à des gesticulations de singe savant ou d’agent de la circulation - le début de l’œuvre, une séquence de col legno clairsemés comme on en entend depuis 30 ans, étant particulièrement grotesque - face à un orchestre que l’on sent tout à fait à l’aise dans ce répertoire.

Photoptosis de Bernd Alois Zimmermann est elle une œuvre qui n’a pas besoin de discours. Déjà donnée par l’Ensemble intercontemporain et l’ Orchestre du Conservatoire de Paris en février dernier, c’est un magma sonore saisissant, à la forme remarquablement lisible, à la profondeur immédiate, qui plus ici très bien interprété et dirigé, la battue de Brad Lubman se faisant bien plus précise. Autant dire que le contraste dans cette première partie du concert est total, et n’est malheureusement pas en faveur de la création d’aujourd’hui. Peut-on dire pour autant que Photoptosis est plus consensuelle ou facile que l’œuvre de Pesson ? Bien sûr que non. Pourtant, la musique de Zimmermann paraît bien plus vivante et actuelle que celle de Pesson, elle respire véritablement là où Aggravations et final parait être une créature de laboratoire qui sent le travail à la table du compositeur.

La deuxième œuvre de Gérard Pesson proposée, Wunderblock (Nebenstück II), tentative d’effacement du Majestoso de la Sixième symphonie d’Anton Bruckner, relève d’une autre forme d’étude : comme son titre l’indique, elle reprend le premier mouvement de la Sixième Symphonie de Bruckner et le passe au travers du filtre d’une orchestration bruitiste et fantaisiste (avec un instrumentarium de foire : accordéon, harmonica basse...) et de transformations formelles. Le résultat, fragmenté et ludique, réduit la cathédrale brucknérienne à une musique de foire chamarrée jouée par des lilliputiens schizophrènes. Amusant au début - d’autant que l’humour n’est pas absent, à l’image de ce dernier accord à l’accordéon tenu un temps anormalement long avant de terminer sur un col legno des cordes parodiant les accords finaux des symphonies - mais encore une fois limité par le statut d’étude qui réduit la création à un principe de composition. Ce qui sauve l’œuvre ici, c’est d’une part la musique de Bruckner qui perce au travers du traitement de Pesson et d’autre part les aspects comiques de la pièce - comique que nous sommes prêts à croire tout à fait volontaire, bien qu’encore une fois le programme soit d’un sérieux pédant et absolu.

En guise de conclusion, Antikthon de Iannis Xenakis permet à l’orchestre une ultime démonstration de sa maîtrise des effets de la musique contemporaine - puissants flatterzungen de cuivres, superbes hurlements de vents dans l’introduction, glissandi... - mais Brad Lubman peine un peu à tenir la forme segmentée de l’œuvre sur la durée, qui paraît alors moins efficace qu’avec Arturo Tamayo au disque chez Timpani. Malgré tout, sans être un des chefs d’œuvre de Xenakis, la pièce s’impose comme une autre réussite dans le concert.

Dans des concerts de ce type, les œuvres du présent parviennent rarement à s’imposer face aux œuvres plus anciennes. La sélection historique a certes fait son travail mais il est dommage que les choix et la présentation de la création contemporaine en France continuent, après des décennies de critiques pas toujours appropriées mais révélatrices d’un besoin de changement, à s’enfermer dans un nombrilisme subventionné. Nous ne prônons pas la complaisance envers le public ni le retour à la tonalité, mais nous espérons simplement entendre une musique qui puisse paraître exister pleinement, en soi, comme œuvre, hors des lieux consacrés et des discours de la musique contemporaine, ce que les musiques de Zimmermann et de Xenakis sont à chaque instant. Mais ceci est peut être simplement la marque de la différence entre un honnête compositeur et un grand compositeur.

A noter que le cycle Gérard Pesson continuera avec un concert consacré à sa musique de chambre le 13 octobre, et un autre consacré à des œuvres chorales de Pesson et de Brice Pauset par le chœur Accentus le 3 novembre, tous deux au Théâtre des Bouffes du Nord.

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- Paris
- Théâtre du Châtelet
- 5 octobre 2008
- Gérard Pesson (1958-), Aggravations et Final, Wunderblock (Nebenstück II) ; Bernd Alois Zimmermann (1918-1970), Photoptosis ; Iannis Xenakis (1922-2001), Antikthon.
- Teodoro Anzellotti, accordéon
- WDR Sinfonieorchester Köln
- Brad Lubman, direction






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