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La grande Pâque d’Aimard IV - Haydn, Schoenberg, Webern, Ligeti, Mozart

vendredi 4 avril 2008 par Théo Bélaud
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Pierre-Laurent Aimard
DR

Conclusion du Domaine Privé de Pierre-Laurent Aimard à la Cité de la Musique, ce concert a davantage soufflé le chaud et le froid que les précédents, ou plus exactement fait passer par tous les états. La satisfaction ordinaire (Haydn, Webern), le presque frisson (Ligeti), le grand frisson (Schoenberg, Webern), et la gêne (Mozart). Etat des lieux après une semaine de musique [1] qui reste de toutes façons à saluer pour son audace maîtrisée et généreuse.

La soirée commençait par nous montrer un Aimard plutôt à l’aise sur le podium, dans la 22e de Haydn. Efficace et sobre, dirigeant sans baguette avec un sens certain de la cohésion et de la circulation des lignes, il emmenait le COE dans une promenade haydnienne assez bonace, trop confortable sans doute, mais factuellement assez irréprochable, y compris bien sûr pour les cors, français et anglais, jamais pris en défaut. La principale gêne provenait d’une finale au presto insuffisamment enlevé et rythmiquement caractérisé. Une agréable mise en bouche, mais Haydn vaut davantage.

Le niveau n’allait pas tarder à s’élever. Avec les trois miniatures (cf programme) de Schoenberg, parfaitement diaphanes et maniant fort bien la dimension de litote du texte. Surtout, Aimard se révélait à nouveau à son meilleur en rejoignant le piano pour l’Opus 19 du même, nous rassurant quant à notre interrogation du concert Schumann-Kurtag : il sait jouer de vrais pianissimos. Ses remarquables qualités d’articulation et d’éclairage polyphonique achevaient de rendre superbe cette exécution concentrée, minérale dans sa simplicité, parfois intensément lyrique par art de l’allusion (la quatrième pièce, Rasch aber leicht).

Les pupitres solos du COE s’attaquaient ensuite aux redoutables bagatelles de l’Opus 9 de Webern, et y donnaient satisfaction, nonobstant le fait que la grande salle de la Cité n’est pas exactement le lieu idéal pour entendre ces oeuvres dans les meilleures conditions. Nous ne nous hasarderons pas, de là, à faire de notre impression de légère timidité dynamique une critique. Absolument sublime a été en revanche l’exécution de l’Opus 10 de Webern, sommet indiscutable de la soirée. Le COE resplendissait enfin, jouissait même sans entraves de la prodigieuse poésie aphoristique de cette musique que tant ont voulu suivre en ne parvenant qu’à sucer péniblement sa roue. Quelle profonde libération que le crescendo de trompette, quelle impression d’abolition de tout temps normal dans les solos d’alto, de cor ou de glockenspiel ! Et surtout, une chose n’échappait jamais aux exécutants : que l’indication la plus répandue de Webern dans ces cinq pièces est zart (tendre). En résultait l’un des instants les plus bouleversants de ce Domaine Privé.

On adressera au passage, et bien que cela ne nous fasse pas particulièrement plaisir, un carton rouge au public de ce soir là, plus indiscipliné que d’ordinaire à la Cité, et surtout d’une imbécillité rare pour cette première partie. Aimard avait en effet exprimé le souhait d’enchaîner les quatre petits cycles de Schönberg et Webern sans interruption, ni entre les pièces, ni entre les oeuvres proprement dites. Cela n’a pas empêché une salve d’applaudissements après la dernière bagatelle de Webern, manifestement parce qu’Aimard quittait à ce moment le piano où il était resté assis pour revenir diriger l’Opus 10. Cela couronnait lamentablement un inhabituel brouhaha intermittent de chuchotements, s’ajoutant lui-même à la très problématique climatisation de la grande salle, d’ordinaire peu audible, mais en revanche très envahissante quant à l’Opus 9 de Webern !

Après l’entracte, le niveau restait très élevé pour les Ramifications de Ligeti, compositeur qu’Aimard aime et a assidûment fréquenté - l’homme comme sa musique. Cela se sent avec bonheur : minutieusement calibrée et d’une architecture limpide, sa direction convainc sans effort, et le travail des cordes, qui n’a rien d’une sinécure surtout quand il en a l’air, également. Tout juste la contrebasse solo avait-elle quelque difficulté à maintenir l’homogénéité de sa sonorité dans son pont final. On s’acheminait alors vers une grande soirée de clôture quand vint le 23e Concerto pour piano de Mozart.

L’impression de départ était pourtant fort bonne, l’orchestre paraissant très sûr de lui, l’équilibre polyphonique et de timbres atteignant même un certain idéal dans l’exposé initial. Mais très vite, les limites de la pratique de direction du piano d’Aimard apparaissaient. Un peu plus d’un an après avoir entendu Daniel Barenboim se livrer au même exercice dans la même oeuvre [2], la comparaison est très cruelle. Si Aimard sait diriger un orchestre, il semble oublier la plupart de ses (récents) acquis une fois au piano, marquant systématiquement les entrées sur leur temps, à chaque fois que l’enchaînement de la partie de soliste avec l’orchestre ne permet pas de faire autrement. Le hic, c’est que cela ne sert absolument à rien, et que les pupitres dans ce cas savent très bien se diriger tout seuls. La vraie direction du clavier dans ce cas de figure vient... du clavier, qui doit susciter la levée à défaut pour le pianiste de pouvoir la donner !
Or, la monnaie de cette pièce est la suivante : à se faire double (un coup pianiste concentré sur le piano, un coup chef se réveillant quand le pianiste ne joue plus), Aimard se fait hélas histrion, surtout dans le I, prenant systématiquement un tempo plus rapide que l’orchestre. Ce qui ne serait pas arrivé s’il s’était montré moins interventionniste et plus soucieux de diriger par les notes et non par les gestes. De surcroît, il se remettait à jouer tout le temps forte ou presque, rendant brutal le troisième thème du I, et sans élan celui du rondo. De même ne laissait-il pas de respiration s’épanouir dans l’épisode central de ce dernier. Seul le mouvement lent nous convainquait un peu par sa sobriété et son sens architectural, mais la fête était cependant ternie, malgré le grand brio de tous les vents du COE.
Diriger Mozart du clavier est un métier à part, magnifique, que très peu savent exercer, et Aimard ne nous semble pas en faire partie encore.

Cela ne change pas le fait que c’est un des interprètes les plus importants de notre époque et que l’ensemble de son cycle en a fait la démonstration avec bonheur. Après coup, et si nous en croyons notre collègue Vincent Haegele, on retiendra un concert imaginaire composé de ceux auxquels nous avons assisté : les quatre canons et les contrapunctus XI, XIII et XIV de L’Art de la Fugue et l’Opus 10 de Webern en première partie : les Scènes d’un Roman et les Dits de Péter Borneszima de Kurtag en seconde partie : un des concerts de l’année, sans aucun doute !

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- Paris
- Cité de la Musique
- 03 Avril 2008
- Joseph Haydn (1742-1809) : Symphonie n°22 en Mi bémol majeur, "Der Philosophe", Hob 1/22 ; Arnold Schönberg (1874-1951) : Trois Pièces, pour orchestre de chambre (1910). Six Petites Pièces, pour piano, Op.19 ; Anton Webern (1883-1945) : Six Bagatelles, pour quatuor à cordes, Op.9. Cinq pièces pour petit orchestre, Op.10 ; György Ligeti (1923-2006) : Ramifications, pour cordes solistes ; Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concerto pour piano n°23 en La majeur, KV 488
- Chamber Orchestra of Europe,
- Pierre-Laurent Aimard, piano et direction

[1Nous n’avons pu hélas suivre le cycle dès son commencement, jeudi 28 Mars, avec le concert Beethoven-Nono-Scriabin, que l’on imagine cependant comme un grand moment...

[2Au Théâtre du Châtelet avec la Staatskapelle Berlin.






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