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La grande Pâque d’Aimard II - Schumann, Kurtag

jeudi 3 avril 2008 par Théo Bélaud
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Pierre-Laurent Aimard
© Paul Cox

Après son grand face-à-face avec Bach , Pierre-Laurent Aimard mélangeait cette fois genres et époques, couplant le piano schumannien ultime avec celui de Kurtag, pour introduire progressivement la terreur sacrée du maître-cycle pour soprano et piano de ce dernier : Les Dits de Péter Bornemisza. Un programme des plus exigeants et concentrés, du genre de ceux qui se méritent. Au sens où il y a quelque chose à mériter.

Allons de suite au plat de résistance. Les rarissimes Dits de Péter Bornemisza le sont car ils frisent l’inexécutabilité. Le contrepoint voix-piano est en général effroyablement sophistiqué, sans parler de la partie de piano elle-même, qui en outre multiplie les usages de la série « libre », qu’il s’agit en quelque sorte d’assimiler à chaque fois avec sa propre règle. Une écoute n’y suffisant pas, nous devons bien avouer que nous ne nous hasarderons pas à commenter cette écriture plus avant, d’autant que notre tentative d’accès à la partition après le concert s’est trouvée infructueuse ! De toutes façons, ce n’est pas le sujet principal : qui a déjà entendu Les Dits de Péter Bornemisza d’une façon ou d’une autre doit savoir le pouvoir de fascination de cette oeuvre d’une violence indescriptible, véritable viol de la conscience de l’auditeur. Il y a néanmoins un début d’explication à cela, qui ne se trouve pas dans l’écriture parfois extrêmement crue et sauvage de Kurtag pour la partie chantée - il s’agit le plus souvent d’un parlando rubato oscillant entre piano bartokien et Pierrot Lunaire : mais bien dans une certaine forme de perversion pour l’esprit musical averti, lequel se force à suivre l’étonnante intrication harmonique et rythmique de l’oeuvre et se trouve ainsi littéralement emprisonné dans la prédication brutale, supra totalitaire de Bornemisza [1]. Violence totale retranscrite dans la couche apparente de la musique, que l’on pourrait refuser comme gratuite ; mais pas si l’on cherche sous la surface. Le piège est alors imparable. Ne vous méprenez pas : ce genre de perversion fait partie des procédés qui ne réussissent qu’avec les génies de la musique dont fait sans doute partie Kurtag. Haydn, Beethoven, Wagner ou Mahler étaient de grands pervers quand ils écrivaient. Quoiqu’il en soit, il est difficile à l’écoute de cette partie de l’oeuvre (Le Pêché, 6.-8.) de ne pas penser aux milliers de choses immondes qui grouillent effectivement au fond de chacun de nous - si, par pur hasard, vous voyez de quoi nous parlons.

Si nous nous étendons ainsi sur les effets produits par Les Dits de Péter Bornemisza, c’est que cela vaut totale approbation de leur exécution, techniquement superlative - alors qu’il n’y a pas une prouesse technique vocale qui ne soit omise par la partition, de l’énormité de l’ambitus aux techniques de chuchotement, de susurrement, de tremolos, sans parler d’une échelle dynamique démente et, naturellement, de la nécessité d’une exactitude métronomique des deux partenaires). Elena Vassilieva transcende tout cela avec un aplomb absolu, n’oubliant jamais que l’oeuvre se présente comme « opéra pour soprano et piano », et qu’elle est sur scène avec la fosse derrière elle - si l’on ose dire. [2] La tendresse qui affleure de « l’homme est une fleur » (La Mort, 3., 5.) est celle d’une Kundry, intégralement ambivalente, et révèle la clef de cette prédication : sa part de dérision et d’ironie dans l’extrémisme et l’invective - non que Bornemisza dut pratiquer follement l’auto-dérision, mais il nous semble bien que Kurtag le traite sous ce rapport, qui met comme telle la terreur mystique en abîme questionnant sa vanité face aux questions de la vie humaine : or, n’est-ce pas là la vérité de la Réforme ? Pour amener ce cheminement, il fallait en tous cas extraire la très substantifique mœlle de la musique de Kurtag, ce qui a été fait.

Les préliminaires étaient eux aussi de premier rang - même si nous assumerons de trouver que certains des Jatebok [3] choisis par Aimard font un peu gadget, ce qu’ils assument eux-mêmes d’ailleurs. Les Chants de l’Aube, on s’en doutait, n’étaient nullement allégés par Aimard de leur pesanteur déjà mystique, du choral initial à sa conclusion à l’autre bout du cycle. La sévérité d’où émergent la tendresse et l’humanité (Bach rôde toujours en ces terres luthériennes) se déployait avec une étonnante majesté. Tout juste avons nous eu la confirmation d’un point déjà saillant la veille, mais nettement moins gênant : Aimard semble avoir des difficultés à « descendre » au-delà de l’ordinaire dans l’échelle dynamique, celle-ci semblant débuter avec le mezzo piano. A moins que ce ne fut l’acoustique ingrate de l’amphithéâtre de la Cité ? A vérifier.

La suite de ce cycle devient plus urgente et nécessaire à mesure qu’il avance, en tous cas. Surtout, après ces concerts qui aident à croire encore à l’exigence musicale des interprètes et du public (!), il semble qu’un Pierre-Laurent Aimard soit sacrément « nécessaire » dans notre drôle de monde.

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- Paris
- Cité de la Musique
- 01 Avril 2008
- Robert Schumann 1810-1856) : Gesänge der Frühe, Op.133 ; György Kurtag (1926) : Jatébok (extraits des volumes II, III, V, VI) , Bornemisza Péter mondasai, Op.7
- Elena Vassilieva, soprano
- Pierre-Laurent Aimard, piano

[1Pasteur hongrois luthérien (1535-1584), dont les sermons sont repris en l’état par Kurtag, y compris dans leurs passages les plus crus, par exemple : « Tant qu’on ne les remue pas, le fumier et la merde répugnante n’empestent pas. Mais dès qu’on les fouille, la puanteur qu’ils recelaient se repend avec force (...) Pareilles aux innombrables loches d’une cuve ou aux vers d’une charogne qui se mettent à grouiller dès qu’on y touche, des choses immondes grouillent au fond de nous par milliers ». Les habitués des récitals de lieder sur des textes de Heine ont dû être dépaysés.

[2Soit dit en passant, nous serions bien curieux d’entendre, précisément, l’oeuvre orchestrée et donnée à la manière, par exemple, d’un Erwartung... Comme elle date de 1976, on peut penser que Kurtag n’en a pas l’intention, mais sait-on jamais.

[3On été joués : Elégie d’anniversaire pour Judit, C’est arrivé ainsi, Andras Hajdu a 60 ans !, Péan- pour Agathe et Gerhard, Hommage à Vidovszky, Jeu avec l’inifini, La Fille aux cheveux de lin - enragée, Hommage à Ferenc Bérenyi, Préface à une exposition de Balint, In Memoriam Andras Mihaly, Doina, Depuis le lointain.






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