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La grande Pâque d’Aimard I - Bach

mercredi 2 avril 2008 par Théo Bélaud
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© Felix Braede/DG

Pierre-Laurent Aimard dispose ces jours-ci d’un « domaine privé » à la Cité de la Musique, mêlant récitals solistes, soirée de lieder, musique de chambre et soirée concertante. C’est en soi un heureux événement qu’il faut fêter, car Aimard fait sans doute partie de ces musiciens français essentiels qu’on reconnaît encore plus justement dans d’autres grandes places mondiales de la musique que Paris. Evénement parmi les événements, Aimard présentait son programme Bach tant espéré, travaillé, mûri depuis longtemps : rien moins que l’intégrale de L’Art de la Fugue.

NB 15 Mai 2008 : la critique du disque est maintenant disponible sur classiqueinfo-disque.

Un mot d’abord du choix d’ordonnancement d’Aimard. Renonçant à présenter les contrapunctus dans l’ordre numérique en finissant par les canons (pratique la plus courante, qu’il adopte sur son enregistrement, il proposait pour ce concert un ordre de son cru. On ne s’étendra pas trop longuement sur ce problème, qu’Aimard reconnaît comme en étant un dans son entretien de présentation du concert. Tout juste dira-t-on que l’oeuvre se pose un peu comme les Pensées de Pascal [1], pour lesquelles la vérité du texte ne peut de toutes façons procéder que partiellement de l’ordre qu’on lui donne (mais peut fort bien en pâtir). Pour peu que l’arbitraire ne soit donc pas totalement de mise, il y a au moins ce « partiellement » à espérer trouver. Certes, la différence d’avec le texte de Pascal est que les numéros sont bien de Bach : mais seulement disent-ils quelque chose d’une progression théorétique des sujets musicaux traités (qu’on peut comprendre comme un ordre de difficulté compositionnelle croissante), qui ne correspond pas nécessairement à ce qu’une audition de concert d’une traite leur amène dans sa continuité. Le choix d’Aimard nous apparaissait assez satisfaisant de ce point de vue.

On saluera tout particulièrement l’idée de créer une sorte de climax central (au début de la seconde partie, après que chacun ait profité de l’entracte pour reprendre son souffle et ses esprits). L’enchaînement des quatre canons dans leur ordre imposé, immédiatement suivi du contrapunctus XIV conclusif du cycle - à défaut d’être lui-même conclu - produisait une monumentale montée en puissance, en concentration et en élévation de la musique, assez tétanisante. Intéressante confrontation que le « double miroir » créé par la suite VI-XIII.1-VII-XIII.2. De même que celle faisant s’enchevêtrer les XII.1 et XII.2 avec les plus intimidants contrapunctus jumeaux VIII et XI, ce dernier clôturant le concert.

Aimard a sans aucune contestation possible tous les moyens techniques et musicaux pour que la réalisation suive. Et elle suit. D’aucuns auront trouvé le grand concertiste légèrement crispé par l’enjeu : ne donnait-il pas ces pages pour la première fois de sa vie en public ? Peut-être l’était-il. Et Richter n’avait-il pas peur avant de livrer des Hammerklavier d’anthologie ? Le rapprochement n’est pas fortuit : Aimard renonçait catégoriquement à créer un attrait charmeur artificiel pour le public, et s’enfermait dans un splendide isolement avec sa partition - et son très strict, minimal, presque militaire assistant : une sorte d’idéal de l’esthétique du tourneur de page. Ses attaques, toujours franches, ne ménageaient pas de place pour le « beau piano » : c’est qu’on a encore le droit d’aimer davantage la musique que le piano, et c’est une bonne chose, surtout dans Bach. Surtout, Aimard a la virtuosité qui convient ici, qui n’est pas du simple digitalisme sportif : il a l’autorité musicale qui renforce sa vision, crue et sombre. Mais est-ce une vision qui devrait étonner ? Une heure et demi de musique en mineur n’est pas une invitation à la détente, et nous en avons eu la preuve par le menu. Certains auront trouvé le souper ennuyeux par coquetterie (coquetterie de qui ?!). Nous l’avons trouvé formidablement roboratif.

Inutile de rentrer ici dans un catalogue factuel de tout ce qui fut supérieurement réussi. Vous saurez simplement que les contrapunctus I, VI, VIII, XI, XIII, XIV, et surtout les troisième [2] et quatrième canons - lunaires ! - [3] feront pour nous partie des grands moments de cette saison, et peut-être bien plus.

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- Paris
- Cité de la Musique
- 29 Mars 2008
- Johann Sebastian Bach (1685-1750), Die Kunst der Fuge BWV 1080
- Pierre-Laurent Aimard, piano

[1] Faut-il ajouter que les deux oeuvres ont une triple visée commune : apologétique (du contrepoint comme discipline musicale supérieure/du jansénisme comme forme supérieure de la religion chrétienne), heuristique (de la nécessité du développement du contrepoint/de la nécessité de la vie selon la religion), et d’exhaustivité casuistique. Ce à quoi s’ajoute le fait qu’elles sont toutes deux inachevées et testamentaires par accident.

[2] Alla decima in contrapuncto alla terza

[3] Per augmentationem in contrario motu











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