ClassiqueInfo.com




La gentille Espagne du gentil oncle Barenboïm

samedi 18 février 2012 par Vincent Haegele
JPEG - 34.8 ko
Daniel Barenboïm
© Peter Adamik

Difficile de prendre vraiment au sérieux un programme qui concentre l’essentiel de la production la plus virevoltante de Maurice Ravel, accolée il est vrai au petit sommet du piano symphonique, encore trop sous-estimé, que constituent les Nuits de Manuel De Falla. Dirigeant avec beaucoup d’enthousiasme et d’envie un Orchestre de la Scala très à l’aise dans ce répertoire, Daniel Barenboïm livre un concert sans prétention, sans véritable sérieux et malgré tout sujet à bien des commentaires.

La pièce de résistance, et si l’on ose dire, le grand moment de musique demeure sans nul doute la grande fresque symphonique des Nuits dans les Jardins d’Espagne de Manuel De Falla. Longtemps prisée des grands pianistes, on ne peut que regretter de l’avoir vue disparaître peu à peu des programmes au profit des sempiternels concertos de Rachmaninov : bien qu’excessivement technique pour le soliste, la partition de De Falla ménage de redoutables plages pour l’orchestre seul. Conçue entre 1915 et 1916, cette très belle peinture nocturne aux couleurs et parfums debussystes n’en reste pas moins une authentique pièce espagnole, bien que très redevable de la vision française de l’Espagne, tellement en vogue entre 1880 et 1930. On a beaucoup glosé sur qui a influencé quoi et si en définitive, De Falla n’avait pas inconsciemment écrit de la « musique française » en voulant faire espagnol... Nous aurions tendance à répondre par la négative, car son orchestration est bel et bien la sienne, proche de celle de son très bel opéra, La Vida Breve et les envolées du piano, dans l’aigu, les grandes ponctuations rythmiques de l’orchestre sont typiques du maître de musique de ballet.

Mais Daniel Barenboïm se préoccupe-t-il de ce genre de réflexions ? Dieu merci, non. Mais il ne se préoccupe pas non plus de savoir s’il est possible de diriger et d’assurer la partie soliste à la fois. Or, l’exercice est très compliqué, voire redoutable et les Nuits sont tout sauf un concerto classique, dont le découpage et la structure permettent au soliste d’être également le chef d’orchestre. Trop d’approximations sont à déplorer à ce niveau et la masse de l’orchestre, très imposante, ne permet pas au soliste de « se libérer » tout à fait. De ce fait, les approximations de l’orchestre, particulièrement audibles dans toute la première partie, se répètent au piano, dont le matériau si proche de l’improvisation, n’a jamais aussi semblé improvisé... Il n’en reste pas moins que le piano si solide de Daniel Barenboïm sauve l’essentiel ; il doit être, à ce jour, l’un des seuls pianistes de la planète à tenter ce genre d’expérience sans que celle-ci ne tourne au ridicule.

Le reste du programme, entièrement consacré à Ravel, nous ramène dans l’Espagne si chère au compositeur, idéalisée, baroque et fantasque, violente, mais avec suffisamment de bon goût pour rester inoffensive. Daniel Barenboïm compose une sorte de symphonie articulée autour de la Rhapsodie espagnole, l’Alborada del gracioso, la Pavane pour une Infante défunte et le sacro-saint Boléro, qui constitue, il est vrai, le final pyrotechnique idéal. Redevenu chef d’orchestre à part entière, Daniel Barenboïm offre une prestation en tous points convenue, élégante, sans forcer le trait et sans se donner beaucoup : les pièces de Ravel sont autant de belles mécaniques qui ne nécessitent que l’impulsion pour le départ et l’arrêt ; à l’orchestre de se mouvoir, si en a les moyens...

L’Orchestre de la Scala est un orchestre d’opéra qui aime, de temps à autre, sortir de son répertoire habituel, et venir jouer Ravel en France, qui plus est les plus célèbres pièces du répertoire, constitue un petit défi qui est toujours plaisant à relever. Et dans le cas présent, il est possible d’affirmer que ce défi est en partie relevé. Sans être brillant de par sa sonorité ou la virtuosité de ses musiciens, la Scala possède des pupitres d’une grande homogénéité, notamment au niveau des bois et des cuivres. Les cordes, un peu plus aigres, ne dépareillent cependant pas trop et offrent de beaux contrastes ; bien qu’insuffisantes dans De Falla, elles produisent tous leurs effets dans la plupart des pièces de Ravel, la Pavane pour une infante défunte restant malgré tout infiniment difficile à interpréter dans sa version orchestrée. Abandonnant toute réserve, l’ensemble de l’orchestre se lance dans le Boléro sans précaution, le jouant comme on devrait toujours le jouer, comme une très élaborée et respectable plaisanterie, dont la construction se dérobe en permanence. Permettant aux solistes de l’orchestre de briller (quelles belles clarinettes), le Boléro s’achève brillamment.

Quelle conclusion donner à tout cela ? Nous n’avons malheureusement pu assister au deuxième concert donné par la Scala et Daniel Barenboïm le lendemain, mais il est évident que celui-ci constituait un charmant tour de chauffe sans prétention, dédié à une Espagne faite de confettis et de cartes postales. On aurait certes pu espérer mieux, une vision moins téléphonée des « rues et des parfums » et ce ne sont pas les bis tirés de ce pensum vulgaire qu’est la Suite orchestrale de la Carmen de Bizet qui nous auront davantage convaincu.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Salle Pleyel
- 28 janvier 2012
- Manuel de Falla (1876-1946), Nuits dans les Jardins d’Espagne
- Maurice Ravel (1875-1937), Rhapsodie espagnole, Alborada del gracioso, Pavane pour une Infante défunte, Bolero.
- Filarmonica della Scala
- Daniel Barenboim, piano et direction






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 842285

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique symphonique   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License