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La force tranquille de Julia Fischer

lundi 6 avril 2009 par Théo Bélaud
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Julia Fischer
DR

La dernière venue de Julia Fischer en récital au TCE nous était apparue, et reste avec le recul comme l’un des trois ou quatre très grands moments, tous genres confondus, de notre saison passée : pour rappel, une Schubert-Abend touchée par la grâce, avec un fort bon Martin Helmchen. Changement de partenaire (Chernyavvska), et de menu, celui-ci étant pour le moins hétéroclite (Mozart et Prokofiev, puis Beethoven et Martinů). Le miracle pouvait-il se reproduire ?

Bien sûr que non. Un miracle, un vrai, ne se reproduit pas, en tous les cas pas à l’identique. Et, en l’occurrence, le cru 2008-2009 de Julia Fischer n’égalait en aucune façon le 2007-2008. Mais un miracle est rarement aussi un hasard : il est ici bien question d’un(e) des trois ou quatre violonistes qui sont parti(e)s pour marquer leur époque. Sans doute pas aussi mécaniquement imperturbable qu’on ne le prétend, Julia Fischer promène ses exceptionnelles facilités d’une capitale à l’autre, avec des soirs plus on moins traversés, et à coup sûr dans des répertoires qui lui conviennent diversement - voir le compte-rendu de Vincent Haegele sur le récent Prokofiev avec Yuri Temirkanov. Dans le cas de ce dernier récital, on avait presque tout cela résumé en une soirée. Avec une donnée spécifique à l’exercice : le piano. On croyait volontiers au départ que troquer un allemand un peu trop propre sur lui contre une russe issue de la section des surdoués du Conservatoire Tchaïkovski ne pouvait que rendre le duo de Fischer encore plus suprême. Déception sur à peu près toute la ligne. Pour une pianiste de ce pedigree, qui plus est absolument rompue aux exercices chambristes, le compte n’y est pas du tout. D’abord, où est passée cette manière chambriste, propriété exclusive de l’école moscovite depuis toujours, consistant normalement à réduire toutes les dynamiques, tous les accents, tout en conservant une qualité d’articulation et une continuité de chant supérieures ? Car si ce n’est sans doute pas là la seule manière de bien faire, on a ici l’exact contraire, qui est lui à coup sûr ce qu’il ne faut pas faire : des articulations forcées, induisant nombre de duretés et de plafonnement dynamiques alors même que la puissance n’est pas ressentie.

Comme presque toujours avec les pianos moyens, c’est Mozart qui fait le plus évidemment les frais des défauts de réels moyens. La Sonate KV296 proposée en ouverture de concert n’est certes jamais franchement déshonorante, mais le problème d’équilibre, s’il n’est flagrant dans la perception sonore globale, l’est bel et bien dans l’intelligence du discours. Le piano de Milana Chernyavska joue assez proprement ce Mozart - ce qui n’est, il est vrai, pas si courant que cela - mais ne mène d’aucune manière le jeu, et n’impose aucune forme, directe ou sous-jacente, d’autorité musicale : ce qui se révèle rédhibitoire dans le premier mouvement, privé d’éloquence et de rebond rythmique parce que privé de beaux legatos autant que de beaux staccatos. Un premier mouvement à la conception trop aimable du reste, et refusant a priori la présence d’une pulsation structurante claire. Les choses s’arrangent légèrement par la suite, la pianiste trouvant quelques belles phrases à émettre assez clairement dans l’andante sostenuto, mais l’ensemble manque toutefois un peu de délicatesse et de distinction, la retenue et le contrôle toujours parfait du son de Julia Fischer dans la simple harmonisation n’étant pas ici suffisants pour assoir une autorité qui incombe d’abord à sa partenaire. Le rondo renoue avec les problèmes du premier mouvement, de façon un peu moins flagrante mais bien réelle. Un exemple est un résumé par excellence de tout cela : à quoi sert-il que le violon joue superbement le merveilleux petit thème en trilles (de 6 à 7), si les triolets brisés l’accompagnant sont incertains, triviaux et sans aucun rebond ? Eh bien, à rien du tout : ce n’est plus du Mozart. Finalement, au moins ici, on pouvait vraiment regretter le jeu au perlé unique et univoque, mais au moins dominé, de Martin Helmchen.

Le cas de la Sonate n°1 de Prokofiev est nettement plus compliqué. Julia Fischer n’y est pas dans un élément naturel, et pourtant convainc assez. La pianiste n’a clairement pas les moyens pour Prokofiev, mais l’effort pour bien faire et le volontarisme sont ici plus supportables que dans Mozart. Pourquoi cela fonctionne-t-il, en définitive, voilà qui reste assez énigmatique. La violoniste n’a absolument pas, et n’aura sans doute jamais le son pour cette musique, et comme elle est apparemment une personne d’une très grande intelligence, il est vraisemblable qu’elle ait identifié tous les moyens de pallier un problème qui n’est a priori pas dépassable. Il faut bien le dire, il lui faut tout de même du temps pour entrer de plain-pied dans la fa mineur, et y déployer ce qu’elle a de meilleur à faire valoir, ici comme ailleurs : c’est-à-dire... l’absence confondante de volontarisme. Ce à quoi il convient évidemment d’ajouter une domination des écueils techniques qui autorisent cette approche savamment distanciée, sophistiquée sans avoir l’air d’y toucher. Quitte à être contradictoire : en l’espace de quelques mesures, on peut passer de l’appropriation naturelle de la musique à son absence de caractérisation, comme dans l’alternance des arabesques (qui fonctionnent à merveille, tout comme dans le finale) et des commentaires de pizz (dont Fischer ne sait trop que faire, et ne fait donc rien) du premier mouvement. Mais bizarrement, au moment le plus inattendu, l’autorité tranquille de ce violon en rôle de composition finit par opérer dans l’(allegro brusco : pourquoi ? Il faut croire que c’est simple : parce que la ligne est claire, évidente, continue de la première à la dernière mesure. Ah, certes, le son n’est absolument pas le bon, mais on est bien forcé d’écouter chaque note, d’autant qu’il n’en est pas une qui ne soit claire et déterminée. La pianiste fait ici son travail du mieux possible, offrant à défaut de grand piano la stabilité et la droiture nécessaire. L’appréciation vaut pour l’andante, en dépit de son incapacité à timbrer et colorer les aigus. L’allegrissimo passe certainement davantage à côté de la folie de la musique, les limites articulatoires du staccato se refaisant cruellement jour au piano, et l’ensemble laissant la première partie se clore sur un sentiment assez mitigé.

La Huitième Sonate de Beethoven replace Julia Fischer dans un contexte bien plus idéal. Ici tout lui va. Et ici, conséquemment, la perfection instrumentale et formelle est agrémentée d’intuitions, de trouvailles qui ont force d’évidence (voilà bien à quoi sert l’incapacité à se montrer velléitaire !), comme dans ses Schubert. La plus frappante de toutes est le traitement des deux appogiatures du thème principal, avec à chaque fois deux sforzando différents : un secco, bref et tranchant pour le premier, un quasi smorzando, tenu pour le second (et avec quel contrôle du son !). Effet désarmant, et continuité imparable avec le thème de piano suivant. Milana Chernyavska fait ce qu’elle peu, ce qui n’est assurément pas assez ici, mais est d’un peu moins d’impact sur la cohésion discursive que pour Mozart. Le contraste d’autorité n’en est pas moins flagrant sur chaque occurrence du thème héroïque mineur. De même, le délié ornemental comme les micro gammes du second mouvement réclament bien plus de classe pianistique qu’il n’en fut offert. Mais à ce niveau de réalisation violonistique, il faut bien faire contre mauvaise fortune bon cœur, et au fond se dire que dans ce petit bijou beethovenien - qui est aussi l’une des pages les plus schubertiennes de Beethoven ! - le piano pourrait faire souffrir bien davantage. Parce que rien que pour cette tenue de la ligne, avec une dynamique approchant le presque rien, dans les deux valses-intermèdes, on sait que l’on n’a pas fait le voyage pour rien : mais au moins pour entendre ce que dolce veut dire. Ou d’ailleurs, rien que pour la fluidité insolente des trilles du rondo, le déplacement valait la peine.

Mais si une minute par ci ou par là peuvent paraitre minces face aux attentes suscitées, il restait Martinů pour régler l’affaire.On a ici vanté comme il se doit le chef d’œuvre qu’est le (Quatuor avec piano du même compositeur : sans être tout à fait du même niveau de perfection concise, sa Sonate pour violon n°3 en est un peu la sœur jumelle, bien qu’ajoutant à la forme néoclassique couramment prisée par Martinů un scherzo en troisième position - que l’on ne saurait rejeter, pourtant, et qui d’ailleurs contient lui-même au piano des réminiscences d’un des motifs du finale du quatuor. Mais l’analogie thématique et de climat des trois autres mouvements avec leurs équivalents du quatuor rend immédiatement cette sonate extrêmement réjouissante à écouter de bout en bout. Et c’est peu dire que Julia Fischer a ici surpris son monde, par un engagement, non seulement factuel mais manifestement émotionnel supérieur à son Prokofiev. C’était la troisième fois que nous assistions à un concert de la violoniste, et cette fin de récital constituait la première occasion de la voir explicitement enthousiasmée par la musique exécutée. La rareté a du bon à cet égard, faut-il croire. Un enthousiasme clairement partagé par sa partenaire, qui livrait ici sa prestation la plus convaincante de la soirée, son appétence visible pour l’écriture volubile de Martinů semblant lui offrir une bonne partie de la décontraction de la main lui faisant jusqu’ici défaut. Ce n’est pas le biais le plus fiable et objectif pour repartir content d’un concert, mais de fait le superbe finale de cette sonate (que cette introduction est belle, et qu’elle sied bien à l’archet de Fischer !) aura probablement constitué le point culminant de ce récital inégal, mais de bout en bout habité par une présence que l’on sait déjà familière, et installée pour longtemps.

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- Paris.
- Théâtre des Champs-Elysées.
- 24 mars 2009.
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Sonate pour violon en ut majeur, KV. 296 ; Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Sonate pour violon n°1 en fa mineur, op. 80 ; Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate pour violon n°8 en sol majeur, op. 30 n° 3 ; Bohuslav Martinů (1890-1959) : Sonate pour violon n°3, H. 303.
- Julia Fischer, violon.
- Milana Chernyavska, piano.






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