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Mariss Jansons, la femme et le paysage

lundi 10 mars 2008 par Théo Bélaud
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©HENNEKEUSER/BROEDE

Mariss Jansons et le Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks dans Wagner et Mahler ! L’affiche était alléchante, et s’est faite désirer, le public du Théâtre des Champs Elysées devant attendre une demi-heure que les prestigieux invités soient sauvés des eaux. Pas celles qui tombaient sur Paris ce soir là, mais celles de la Manche sur lesquelles la cargaison bavaroise avait failli rester en croisière. Que nos lecteurs nous pardonnent donc d’aller pêcher notre titre ailleurs, mais le début de soirée s’est quelque peu apparenté à la langueur moite et humide qui baigne l’un des chefs d’oeuvre trop méconnu de Stefan Zweig. Heureusement, la (bonne) nouvelle ne s’arrête pas là.

Comme nous n’étions pas à une cocasserie près, le concert s’ouvrait sur le Prélude de Lohengrin. Cela coule gracieusement de source : la juste grève des ferries ne pouvait empêcher l’arrivée majestueuse du chevalier au cygne. Le Graal passa donc presque entre les gouttes, offrant une première occasion de juger de l’état des cordes de la Radio Bavaroise, qui sont certainement toujours parmi les plus raffinées au monde. De très légères hésitations d’attaques ne le démentissait pas, et la montée parfaitement maîtrisée mettait en valeur la plupart des autres pupitres. Tout juste pouvait-on noter que les trombones, soucieux de ne pas donner dans la vulgarité, se voilaient un peu le timbre, émoussant légèrement la majesté de cette descente sur terre du divin. A moins que lesdits instruments fraîchement débarqués ne souffrisent encore de l’humidité. En revanche, le maestro letton ne naviguait pas à vue, évitant les deux pièges classiques, celui de l’abandon dans l’éther et celui de la trivialité (qui sont en fait les mêmes). Sollicitant la verticalité harmonique davantage que l’éclat hymnique, Jansons réussissait le plus difficile, à savoir la décrue conclusive, parfaitement tenue, toute simple, s’éteignant avec un naturel confondant. Pas d’extase métaphysique, mais de la mystique quasi orientaliste comme l’aimait Wagner : clarté, sérénité, dématérialisation. Schopenhauer avant Von Eschenbach : bien vu.

Entre le sacré le plus ineffable et le charnel le plus terrien il y a davantage passage que frontière chez Wagner, et le passage de Lohengrin aux Wesendonk Lieder se justifiait de soi. C’est un très grand moment de musique que nous a offert Mihoko Fujimura, Brangäne célébrée de notre temps. Si les habits des vers de Mathilde Wesendonk sont davantage ceux d’Isolde, la maturité et le clair-obscur d’une vraie mezzo wagnerienne conviennent bien à l’écriture sombre préparatoire à Tristan. Nous sommes en effet relativement habitués à entendre ici des sopranos dramatiques ayant pratiqué Isolde plus que Brangäne. Après Ludwig ou Lipovsek, Fujimura nous révèle donc la dimension musicale de ce que l’oeuvre a d’autobiographique. Ce n’est pas encore l’idéal de l’amour maudit de jouvenceaux sublimes à venir, mais l’humanité de l’adultère matériellement impossible de personnes d’âge mûr, situation terrienne et triviale pourtant propre à mener à l’abîme. Avec un orchestre et un chef à l’écoute, toujours concernés (vrai signe du très haut niveau), Fujimura montre qu’elle a simplement tout : l’équilibre entre théâtralité directe et raffinement instrumental, la justesse des colorations, l’intimité. Tout juste aura-t-on remarqué de légères limites de souffle dans Stehe Still. Le reste n’a été qu’enchantement, culminant naturellement dans Im Treibhaus, où tout Tristan est déjà dit : "Und wie froh die Sonne Scheider - Von des Tages leerem Schein - Hüllet der, der wahrhaft leider, - Sich in Schweigens Dunkel ein." ("Et comme le soleil est heureux de se séparer - De la fade lueur du jour - Celui qui souffre véritablement, - Se drape dans l’obscurité du silence.") Le solo d’alto encadrant ce lied nous faisant forte impression, nous avons pu voir qu’il n’y a guère de hasard. La dernière fois qu’un altiste d’orchestre nous avait autant impressionné, c’était il y a trois ans au même endroit avec le Gewandhaus. Vérification faite, il s’agit de la même personne, qui est allé de Leipzig à Münich. Voilà un beau musicien qu’on aimerait entendre comme chambriste : son nom est Nimrod Guez. Egalement idéale, la conclusion du cycle, nimbée du travail d’orfèvre du cor solo, descendant avec une aisance déconcertante jusqu’au plus impalpable des pianissimos.

Le public, relativement respectable pour ce genre de soirée huppée, réservait une belle ovation à la grande dame. La femme tragique laissait place au paysage symboliste de Jean-Paul.

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Mariss Jansons
©Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks/Markus Dlouhy

Symboliste, Jansons ? Il le veut peut-être trop dans le premier mouvement de cette Titan, où à nouveau il semble se concentrer intensément sur la verticalité de l’écriture mahlerienne. Une approche qui rappelle Abbado, mais avec moins de richesse dans la dépiction des climats. Peu de choses à reprocher sur le plan factuel, mais la dimension narrative du mouvement passe quelque peu à la trappe, l’exaltation pastorale du thème de Ging heut’ Morgenb über Feld semblant surjouer le contraste avec le mystère de l’introduction. La précision et la réserve de puissance de l’orchestre garantie certes une glorieuse conclusion. Nette amélioration avec le scherzo, pris à pleine pâte, nicht zu schnell comme demandé par Mahler. Les bavarois rutilent de plus en plus avec un plaisir évident. Superbe Trio, avec comme cela arrive parfois, cinq secondes de pure grâce à son tout début (cinquième et sixième mesures) : le solo de hautbois, d’une perfection stylisée inouïe.
Nous avions des doutes à l’écoute du troisième mouvement quant à la pertinence des changements de tempos extrêmes voire brutaux de Jansons. A la lecture de la partition, on ne peut pas lui reprocher grand chose, si ce n’est de faire entendre ce que l’on n’a pas tant l’habitude d’entendre. Mahler ne demande pas que des tempos, il demande de la "parodie" dans le texte, et Jansons parodie gaiement. La rutilance se poursuit. Nous n’avions, entre autres pas entendu de clarinette solo aux sarcasmes aussi jouissifs depuis la version d’Haitink/Berlin en DVD...
Finale exceptionnel. Tout simplement. Le texte, rien que le texte, exalté avec simplicité et ferveur, porté par un orchestre qui démontre ce qu’élite veut vraiment dire. De microscopiques moment de fatigue (cors et flûte solo, par ailleurs remarquables), et c’est tout. La concentration d’ensemble (dans les deux sens du terme) offrent à Jansons tout ce qu’il demande. Pas un geste chichiteux, pas un instant de grandiloquence mal placée. L’intelligence de respecter dans la seconde moitié de la coda l’indication pesante, qui a pour fonction de maintenir la dignité de la péroraison et non de l’alourdir, là où tant de chefs font le coup de l’éjaculation précoce. Tout ceci porté par trois timbaliers (comptons la grosse caisse) d’une facilité de coordination ahurissante, au vu de leur engagement.

Cet orchestre, contrairement à ce que l’on pouvait croire, n’a rien perdu de son Mahler depuis l’ère Kubelik. Et Jansons, ce dont nous doutions encore un peu, est le digne successeur d’Haitink et Chailly à Amsterdam. Vivement la suite.

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- Paris
- Théâtre des Champs Elysées.
- 09 Mars 2008.
- Richard Wagner (1813-1883), Prélude du premier acte de Lohengrin , Wesendonk Lieder ; Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie N°1 enmajeur, "Titan"
- Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks
- Mihoko Fujimura, mezzo
- Mariss Jansons, direction






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