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La déception qui venait du froid

mardi 14 octobre 2008 par Théo Bélaud
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Eivind Gullberg Jensen
© Paul Bernhard

Et pourtant il faisait grand soleil sur Paris ce jeudi. Quelle triste soirée, dont on attendait hélas beaucoup trop au vu de son roboratif programme, que celle proposée par le jeune chef norvégien Elvind-Gullberg Jensen à la tête du National. Il faut le dire, à la tête d’un National bis, ajoutant au vide de la direction la déprime instrumentale profonde. De ce concert en quinze mouvements, l’on pouvait essayer d’en sauver un ou deux, mais pas plus.

Autant parler de suite du plat de résistance : la Première Symphonie de Sibelius, étant de Sibelius, n’est pas exactement le cœur de répertoire des principaux orchestres français, et singulièrement pas du National. On a pourtant cessé de se tenir pour dit qu’il était le plus mauvais compositeur du monde, mais si le niveau moyen des exécutions de ses symphonies à Paris devait découler de celle-ci, certaines conversions pourraient être rendues bien difficiles. Et à ce stade, il serait irrationnel de tout mettre au compte du manque de fréquentation de la partition. S’agissant de l’orchestre d’abord, nous avions donc sur scène un National privé d’au moins la moitié de ses principaux solistes, et ce, à tous les étages - quintette, petite et grande harmonie, timbales. La marque des grands orchestres internationaux est que dans un tel cas la différence est inaudible ou presque. De ce point de vue, un orchestre se définissant jusqu’à preuve du contraire par ses cent-vingt membres, il y a encore du chemin à faire. Dans la symphonie, il fallait chercher avec obstination pour trouver qui surnageait. Le couple clarinettes-bassons, sans doute, parfaits à l’introduction du motif un poco meno andante du second mouvement. Les violoncelles se montraient corrects dans l’ensemble, ce qui est beaucoup moins bien que ce que ce pupitre produit d’ordinaire. Pour le reste, donc, la grande dépression avant l’heure, un peu comme si faute de certitudes sur leurs moyens, les pupitres avaient renoncé à échanger, à se faire confiance, et on ne parle pas de l’investissement. La métaphore est trop facile, mais les faits la suggéraient fortement. Mais de toutes les façons, ceci aurait encore pu être assez supportable sous la conduite d’un chef présentant à la fois une conception claire des partitions et une capacité à tenir le fil de sa réalisation, et ce n’était pas le cas.

L’exposé du premier mouvement était éloquent et augurait de l’ennui à venir. Après une introduction clarinette/timbales correcte, le manque de cohésion de notre National A’ sautait aux oreilles : altos et violoncelles inaudibles dans le contrepoint aux premiers violons ; absence de continuité entre la phrase majeure des cordes et la mineure des vents (de part et d’autres de A), vents par ailleurs envahis par les cuivres alors que seuls les bois et les timbales devraient être en-dehors ici ; sans parler du fait que le marcato demandé à l’harmonie ici était bien absent, comme d’ailleurs tout début de commencement de phrasé caractérisé. Cette absence d’engagement comme de cohésion de la part des bois frustrait tout autant sur le thème lyrique en réponse aux violons (7 après A), non seulement peu lyrique, mais désarticulé et brouillardeux, comme allait l’être la quasi totalité des interventions de cette section. Enfin, toujours pour l’exposé, le retour triomphal du premier thème était gâché par l’imprécision des cors et timbales dans l’écho aux violons, 4 et 8 après C (problème encore plus net dans la réexposition, 8 et 12 après U). L’ensemble plantant un décor d’une totale neutralité, au-delà de la réalisation médiocre : peu d’héroïsme, et pas du tout de sentiment. Mais comment de toutes les manières réussir ce premier mouvement avec des bois aussi peu concernés ? La première section de développement n’allait pas améliorer les choses, puisqu’elle réclame une petite harmonie enjouée, sûre d’elle et tranchante (de E à F), ce pour quoi on pouvait repasser. Idem pour les échos saccadés de celle-ci aux cuivres (4 et 2 avant K), ignorant superbement les fortissimos demandés. Et, naturellement, l’inertie et la mollesse des mêmes hypothéquaient la continuité de la transition chromatique vers la récapitulation de P à S, rendant improbable la tentative louable des cordes de chanter un tant soit peu ensuite. Et la dernière progression vers la coda subissait le même sort (Y à Z) ; seuls les cuivres, brutaux (pourquoi pas) mais exacts, faisaient illusion jusque dans la coda, par ailleurs mal tenue rythmiquement par Jensen - decrescendo basses et timbales presque aussi long que le crescendo alors qu’il est deux fois moins long.

Le reste de la symphonie pouvait faire illusion, mais par fragments ou spasmes, lorsque l’orchestre ou du moins une partie de lui trouvait quelque chose à la place de Jensen, ce dernier étant borné à un travail d’intendance à peine précis. Ce qui ne serait pas un problème s’il y avait eu quelque chose faisant soupçonner la mise en place d’une conception de l’œuvre en répétition, ce qui n’était pas le cas. Mis à part donc le duo des clarinettes et bassons et une tenue acceptable mais sans plus des cordes, l’andante n’élevait guère le niveau : cors approximatifs et/ou timides, petite harmonie toujours aussi léthargique. Le scherzo était, lui, encore plus mauvais que le premier mouvement, à cause d’une monumentale carence de tenue rythmique. Le chef seul était-il en cause, du moins au moment du concert ? Pas sûr ! Le mouvement était pris au bon tempo, avant que le timbalier ne le déstabilise totalement en reprenant presque à chaque fois (y compris hélas la première) le thème quasiment deux fois plus vite. Construire quoi que ce soit à partir de là était simplement inenvisageable. La partie la plus satisfaisante, ce qui est relatif, était l’exposé du finale, pourtant pas la section de la symphonie la plus simple à mettre en place, mais cependant suffisamment passionnée aux violons et solide rythmiquement (en observant la progression Andante (largamente) - meno andante - allegro molto - poco a poco piu allegro), et ce jusque dans la strette après F. Plus compliqué était l’exposé du thème lyrique de l’andante assai aux violons, pas vraiment cantabile ed espressivo. On attendait typiquement là aussi des violoncelles érotiques au possible (de G à H), mais ce n’était plus le même pupitre que dans La Mer d’il y a trois semaines. Et toujours des bois désespérants (3 avant K, et dans la coda, la phrase normalement si touchante à partir de X)... Pour que le thème lyrique émeuve quelque peu, il fallait à nouveau s’en remettre la clarinette solo puis au pupitre complet (à T), à son retour apaisé. A sa grande récapitulation, les cordes ne convainquaient guère davantage et la harpe, malgré la dynamique bien sage, était parfaitement inaudible ce qui est pour le moins frustrant ici. Coda peu construite enfin, les cordes graves d’ordinaires expansives du National lançant son dernier élan de façon bien peu nette ; et que Jensen posait prosaïquement les trois derniers accords ! Avec un tel panaché de vide instrumental et de transparence de direction, la seule bonne nouvelle était que Jensen n’avait pas choisi une symphonie plus tardive...

Un concert se concluant de cette manière n’a a priori aucune chance de laisser un grand souvenir, et ce qui précédait n’en était le plus que souvent que l’annonce. Des Danses Symphoniques opus 64 de Grieg pour lesquelles l’adjectif prosaïque est faible, d’abord. On peut certes arguer que cette page ne contient rien de très mémorable et n’est pas la plus finement orchestrée du compositeur - c’est un euphémisme. Mais cela n’interdit pas de présenter quelque chose d’un peu raffiné, dans le style et les équilibres. Entre le concerto pour timbales et trombones de la première danse et une quatrième totalement déstructurée et menée au couteau, que se mettre sous la dent ? Même pas la charmante valse de la seconde, précisément privée de charme et surtout de truculence dans sa section centrale (E à G), où se manifestaient déjà les prémisses de la soirée sous hypnose des bois. Au cours d’une soirée placée sous cette chape, il y avait quelque chose de paradoxal à profiter du rarissime plaisir d’entendre la Suite Mignonne pour deux flûtes et cordes de Sibelius en prélude à la symphonie. Plaisir qui aurait certainement pu être plus grand, là encore moyennant une recherche stylistique plus poussée dans l’accompagnement. Andrea Griminelli et Philippe Pierlot livraient une prestation très décente, pas vraiment homogène dans les sonorités respectives - Griminelli, dans la position la plus exposée, fait entendre un souffle plus présent - mais sans que ce ne soit dérangeant. Sans doute pouvait-on espérer une Polka plus bondissante et faisant mieux sentir l’alla breve de l’écriture. Mais dans cette soirée ensommeillée, ces quelques minutes et singulièrement celles de l’Epilogue redonnaient un peu de sourire et d’envie d’écoute, les deux solistes atteignant à une certaine grâce dans l’épisode central Largamente.

Du Concerto pour piano et trompette de Chostakovitch, on gardera un souvenir franchement ému de l’épisode Largo du second mouvement où Alexandre Toradze oubliait un peu d’amuser la galerie pour se concentrer sur ce qu’il sait bien faire, caractériser le son d’un piano et faire naître la tension sur un accord. Peu de pianistes le peuvent de cette manière, mais il est probable qu’il ne puisse éviter de détimbrer son jeu sitôt que la virtuosité reprend ses droits, nonobstant son penchant pour le répertoire concertant casse-cou. Mais quoiqu’il en soit, Toradze ne semblait guère préoccupé de faire sonner sa partition dans un finale échevelé et parfaitement survolé, parfaitement au sens où il y restait assez de notes audibles pour déclencher un peu d’enthousiasme dans le TCE, et bisser le mouvement sans aucune plus-value à ce jeu - le contraire aurait été très surprenant. Tant pis pour l’articulation et l’intelligibilité du discours, tant pis pour le second degré pourtant souhaitable dans cette page caractéristique du sarcasme bonhomme du compositeur. Tant pis pour les glissandi joués à moitié (au maximum). Tant pis pour la construction de la fin du troisième mouvement, joyeusement bâclée en anticipant progressivement d’une bonne dizaine de mesure le tempo du quatrième. Entre la noire à 108 et la noire à 184, évidemment, cela fait un accelerando qui fait son petit effet, n’est-ce pas ? Quand au premier mouvement, au tempo fluctuant, il semblait trahir une certaine recherche et une forme de reconstruction du matériau, mais de façon assez inaboutie, malgré là encore des qualités pianistiques appréciables. Excellente apparition de Guillaume Jehl, droite et dosée, donnant elle clairement à entendre la distance ironique, sans maniérismes. Le tout, bien entendu, accompagné sans une once d’imagination, de couleur ou d’humour, par un chef qui décidément peut tout battre de façon très plaisante et sans avoir l’air d’y toucher. Sans y toucher d’ailleurs, et ne parlons pas de toucher tout court. Deux éléments à sa décharge : primo, il est fort jeune, et il n’y avait pas vraiment de raison à ce concert de mettre en doute la solidité de ses compétences ; secundo, de toute façon, faire passer le grand frisson dans la première Première de Sibelius après l’ouragan Salonen/Los Angeles de l’an passée Salle Pleyel (de très loin le plus grand concert de son intégrale) était à peu près impossible. Alors, qu’il revienne en diriger une autre (ou la même !) la saison prochaine, nous tenterons notre chance : l’indigestion de symphonies de Sibelius à Paris n’est pas pour demain.

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- Paris.
- Théâtre des Champs Elysées.
- 9 octobre 2008.
- Edward Grieg (1843-1907) : Danses symphoniques sur des motifs norvégiens, op. 64 ; Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Concerto pour piano, trompette et orchestre à cordes n° 1 en ut mineur op. 35 ; Jean Sibelius (1865-1957) : Suite mignonne pour deux flûtes et cordes op. 98a, Symphonie n° 1 en mi mineur op. 39
- Alexander Toradze, piano
- Guillaume Jehl, trompette
- Andrea Griminelli, Philippe Pierlot, flûtes
- Orchestre National de France
- Eivind Gullberg Jensen, direction






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