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La Russie de Radio France

mercredi 4 avril 2012 par Thomas Rigail
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Alina Ibragimova
DR

Mois de février russe pour Radio France : avec trois concerts de suite – nous entendrons les deux premiers – consacrés entièrement à la musique russe – enfin aux trois compositeurs russes ayant jamais écrit de la musique au XXème siècle, Rachmaninov, Prokofiev et Chostakovitch, les autres étant tous partis pêcher le golomianka dans ce qui est sur la carte du répertoire l’équivalent de la Sibérie orientale – l’Orchestre Philharmonique de Radio France, et pour le troisième concert son Académie, déroulent en ce mois de février un répertoire qu’ils jouent mieux que n’importe quel orchestre français, pour des concerts qui finissent malheureusement par se suivre et se ressembler.

Le concert de Vasily Petrenko, chef qui hors de Liverpool où il est chef principal ne semble connaître que trois compositeurs (Prokofiev, Chostakovitch et Tchaïkovski), s’offrait un non-événement, avec tout ce que cela implique d’exceptionnel, c’est-à-dire de postable avec l’application places de facebook (« was at La Salle Pleyel », cliquez sur j’aime s’il-vous-plaît) : l’exécution du Chant des forêt, oratorio de 1949 pour un tas de musiciens et public de gens contents, composé par un Chostakovitch sommé de se montrer bon soviétique après une Symphonie n°9 qui manquait de ferveur nationaliste, voire qui se moquait un peu du monde (soviétique). Chostakovitch relève brillamment le défi et livre un branle-bas de combat spirituel qui, sur un texte qui donnerait à un enfant de trois ans l’impression qu’on le prend pour un crétin, dilue entièrement son style dans la bouillie pompeuse et narcissique de l’art officiel avec l’enthousiasme intérieur d’un bradypus variegatus dépressif désespérant de voir enfin pousser la belle et généreuse forêt du communisme, faisant jouer tout le monde fortissimo, la main sur le chœur, et lançant par-delà les nations, comme on compte les divisions sur la carte de la propagande, lamentations pour les héros morts au combat et chansons pour accompagner les enfants de Staline sur la route des lendemains qui chantent : trois strophes et un refrain, réitération à chaque mouvement – hauteurs béantes nous voilà. Cela serait du plus haut comique si ce n’était profondément sinistre, car cela sent l’absurde, le reniement et le mensonge avec l’intensité d’une fosse sceptique et il faut une dose sévère de neuvième degré pour supporter le fait que oui, tout cela était aussi parfaitement sérieux que monstrueusement cynique. In abstracto, c’est de la mauvaise musique, mais cela fait longtemps que ce critère est négligeable dans la mise en œuvre des concerts, et dans le monde sur-historicisé de la fin de l’histoire qui est le nôtre, une telle œuvre reniée par son auteur est parfaitement exécutable et assimilable dans le confort de la consommation culturelle une fois la littérature adéquate mise à disposition du public, si tant est qu’un nom célèbre est inscrit sur la partition : cela tombe bien, il paraît même que Chostakovitch était un « résistant intérieur », et bon, il n’était pas vraiment sincère quand il a écrit cette œuvre. Radio France connaît tellement peu la crise qu’elle sort l’équivalent du budget actuel de l’Etat grec (chœur de Radio France et une dizaine de cuivres en suppléments pour claironner la libération finale) pour monter une œuvre soviétique : tant qu’à se lancer dans l’entreprise, il ne faut pas faire dans la demi-mesure des moyens, l’état démocrate post-moderne prenant un plaisir pervers à reproduire, la désinvolture en plus, la grotesque monumentalité de l’ancien ennemi, mais dans la demi-mesure intellectuelle, en prenant le risque de ne prendre aucun risque, Chostakovitch étant depuis longtemps assimilé par la grande messe du répertoire occidental, et l’œuvre un écart aisément pardonnable en vertu même de la culture des vainqueurs du XXème siècle, qui ne se conçoit que dans l’assimilation démocratique (c’est-à-dire capitaliste), l’incitation à la liberté impuissante et le bafouillage intellectuel. Autrement dit, on ressuscite les morts tout en clouant leurs cercueils. Il est vrai que Boris Arapov, Vyacheslav Artyomov, Edison Denisov, Vladimir Deshevov, Andrej Eshpai, Reinhold Glière, Mikhail Gnesin, Dmitry Kabalevsky, Kara Karayev, Nikolaï Karetnikov, Aram Khatchaturian, Lev Knipper, Yuri Kochurov, Zara Levina, Arthur Lourié, Boris Lyatoshinsky, Nina Makarova, Nikolaï Medtner, Nikolaï Miaskovsky, Alexander Mosolov, Gavriil Popov, Sergeï Protopopov, Nikolaï Roslavets, Vladimir Shcherbachov, Rodion Shchedrin, Sergeï Slonimasky, Otar Taktakishvili, Alexander Tcherepnin, Galina Ustvolskaya, Vladimir Vlasov, Mieczyslaw Weinberg, Ivan Wyschnegradsky, ont passé leur vie à pêcher le golomianka sur les berges du Lac Baïkal. Ah, la belle vie sous le régime soviétique…

Vasily Petrenko, dans toute sa russianité, dirige l’œuvre de la seule manière possible, bravant avec le sérieux d’un gastéropode traversant une autoroute les vagues cimentées du grand art rapetissé du réalisme soviétique, mais à part Valery Gergiev dans une sorte de direction paradoxale qui mêlerait à part égale ingénuité du fond des âges et cynisme de foire, on voit mal qui pourrait rendre l’œuvre seulement correcte. Notons néanmoins qu’à la Cité de la musique, on jouait le même soir Inori de Stockhausen : en ce 10 février 2012, à Paris, quelques jours après le festival Voix Étouffées, la musique libérait la pensée. Restant poli, nous dirons que c’est de très mauvais goût.

Le concert se poursuivait avec des extraits de Roméo et Juliette de Prokofiev, partition qui rend les gens contents cette fois autant à l’Est qu’à l’Ouest. Vasily Petrenko est un excellent chef aux allures de footballeur star – ce qui, quand on officie à Liverpool, est le signe d’une assimilation pleinement accomplie plutôt qu’une tare –, et tire probablement tout ce dont est capable l’OPRF dans cette œuvre, qui se mettrait presque à ressembler à un orchestre américain dans tout ce que cela peut signifier de flamboyant et de superficiel : l’exécution est emportée et cohérente, l’orchestre brille, et tout le monde est content, à part quelques inquiétants personnages qui, en toute logique, trouvent que cela ne sonne pas assez russe. C’était très bien, merci.

Le concert de la semaine précédente, dirigé par l’ancien assistant de Myung Whun Chung au Philhar’, Kirill Karabits, aujourd’hui chef du Bournemouth Symphony Orchestra (Gergiev au LSO, Jurowski au LPO, Petrenko à Liverpool, Karabits à Bournemouth, voilà un pays qui ne perd pas le Nord, enfin plutôt l’Est) livrait cette partition absurde, qui est à la musique de son temps ce que le cinéma de Michael Bay est à l’architecture dorique, et que les orchestres occidentaux s’obstinent à programmer sans avoir les moyens d’en faire autre chose qu’une pantalonnade abstruse, clinquante et prétentieuse, que constituent les Danses symphoniques de Rachmaninov. Sans la maîtrise de Petrenko mais avec des fondements plus solides que d’autres, Karabits s’en sort sans honneur et sans honte : l’orchestre a ses absences mais livre le clinquant et la bourrade, une espèce de cohérence formelle maintient les trois mouvements dans les hospices de l’ennui tolérable, et l’interprétation évite de jeter l’œuvre dans le grand creux dans lequel beaucoup d’orchestres occidentaux, y compris de plus réputés que l’OPRF, l’abandonnent trop souvent. Il est probable que l’initialement prévu et plus expérimenté Dmitri Kitajenko aurait poussé l’œuvre sur d’autres sentiers, mais elle a connu plus mauvaise défense, l’OPRF restant l’orchestre français le plus à même de proposer une interprétation solide ici.

Ce que l’on retiendra de ces deux concerts, c’est plutôt le diamant Alina Ibragimova. Une justesse parfois étrange et une projection limitée, largement compensées par la versatilité du timbre, n’entachent pas une interprétation étonnante du Concerto pour violon n°1 de Chostakovitch, une interprétation qui aime les chemins de traverse, évite les évidences et découvre son expressivité dans l’équivoque des phrases et les jeux de couleurs bien plus que dans une obscurité de façade. Contre les pérégrinations virtuoses et l’exaltation soliloque, Alina Ibragimova cherche, et trouve le plus souvent, son chemin dans le murmure enluminé de nuances de gris, dans la métamorphose des élans en visions fugitives, dans une discrétion de l’intensité qui retient la voix pour mieux la faire entendre, une voix qui semble s’étendre et se transformer dans les cordes fuligineuses et les bois abscons ou maugréant d’un Orchestre Philharmonique de Radio France dont Kiril Karabits, discret par limites plus que par nature mais attentif, tire toutes les ressources de subtilité sonore. L’apothéose en-dedans du premier mouvement, où de superbes double-cordes fusionnent avec des vents abyssaux, ou l’immense développement mélodique du troisième mouvement, où le violon chante à brûler les cordes alors que l’orchestre répond en frôlant l’infinité des phrases, sont quelques sommets d’une interprétation portée par des lignes criblée d’intensités diverses, qui s’incarnent là dans un vibrato furibond, là dans l’ajustement d’un portamento, là dans la trajectoire pure de la phrase. Quelques ruptures de tempo grossières dans le scherzo – la farce grotesque est un peu appliquée – sont rattrapées par une violoniste qui ne s’accorde guère de stéréotypes – on passera sur quelques faiblesses dans la virtuosité pure dans la deuxième moitié, la conduite demeurant d’une fermeté exemplaire. Après une cadence filetée de silences, seul le texte du presto final répond moins bien au violon éphémère d’Alina Ibragimova, d’autant que la précision de la mise en place faiblit un peu dans l’orchestre : cela n’enlève rien à cette interprétation sans doute moins spectaculaire que d’autres mais à l’intensité toute intérieure.

La « sarabande de Bach » d’Ibragimova, bis inévitable et habituellement insupportable, rend les autres plus ridicules encore : subtile, exigeante, lestée d’étrangeté, elle confirme l’indépendance d’esprit de cette jeune violoniste, qui se fait une place dans l’interprétation avec une autorité qui tient toute entière dans la pénétration de son jeu.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 03 février 2012
- Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Concerto pour violon n° 1, opus 77/99
- Serge Rachmaninov (1873-1943), Danses symphoniques, opus 45
- Alina Ibragimova, violon
- Orchestre Philharmonique de Radio France
- Kirill Karabits, direction

- Paris
- Salle Pleyel
- 10 février 2012
- Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Le Chant des forêts, opus 81
- Serge Prokofiev (1891-1953), Roméo et Juliette : Suites n° 2, opus 64ter, et n° 1, opus 64bis (extraits)
- Dimitri Voropaev, ténor
- Sergei Leiferkus, baryton
- Chœur de Radio France
- Maîtrise de Radio France
- Orchestre Philharmonique de Radio France
- Vasily Petrenko, direction











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