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La Roque d’Anthéron 2009 : Nikolaï Lugansky

vendredi 11 septembre 2009 par Théo Bélaud
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Nikolaï Lugansky au Parc du Château de Florans, le 2 août. © X. Antoinet

Le Parc du Château de Floran, à l’évidence, c’est son jardin : celui où sa célébrité a éclos et s’est consolidée, où son public lui est devenu un amoureux fidèle. Amoureux de beau piano, amoureux de Rachmaninov en particulier, mais au-delà, d’une certaine manière de faire : une des plus supérieurement probes à l’égard de la musique comme de l’instrument, des plus sobrement distinguées qui se puissent imaginer. Et on s’en rend compte d’autant mieux quand on n’a entendu Lugansky qu’ailleurs qu’à La Roque, dans des prestations en dents de scie. Pour ce somptueux programme dédié à Debussy, Chopin, et l’ami intime Rachmaninov, une seule ligne a été entendue, de crête à crête.

Il convient tout de même de souligner que le dernier récital de Lugansky que nous avons entendu (en décembre dernier au TCE) était à mettre au compte des beaux moments de la saison pianistique. En particulier, grâce à une sonate en mineur de Rachmaninov étonnante de nécessité et d’autorité. Pour une raison que l’on dévoilera dans quelques temps, il a bien fait de ne pas la remettre à son programme rocassier. En revanche, il proposait une nouvelle fois la sonate en si mineur de Chopin, dont la lecture donnée au TCE nous avait fait une impression globalement positive, n’étaient des mouvements pairs insuffisamment tenus rythmiquement et aux plans articulatoires. Le cas de ce Chopin était donc particulier du fait d’une seconde écoute en moins d’un an, mais aussi et surtout en raison des profondes modifications apportées par Lugansky à son approche de l’œuvre. Car c’est bien un autre pianiste, ou presque une autre sonate que l’on a entendu ce 2 août. Premier fait notoire, Lugansky a supprimé la reprise : on l’a senti arriver, il faut le reconnaître, non sans regrets. Cette reprise que bien peu de pianistes osent, sinon en n’osant rien et en ennuyant, Lugansky avait pourtant trouvé le moyen de l’amener, ce qui est déjà beaucoup. Au TCE, les mesures de la prima volta s’évanouissaient (non sans une fermeté de conduite) dans un renoncement à poursuivre l’élan trop puissant impulsé par le déluge thématique de l’exposé. Pour mieux le reprendre intégralement, après un long silence que l’on n’était guère préparé à entendre. Tant pis pour cette belle trouvaille.

Gagne-t-on au change sur d’autres plans ? Oh que oui ! Avant tout, sur la richesse des plans ou, faudrait-il préciser, sur l’autonomie de la polyphonie. Voilà comment doit chanter le premier mouvement de la si mineur : pas par adjonction de mélodies les unes aux autres, entrecoupées de cascades de notes sans queue ni tête, mais par signification des marches harmoniques enchainées et superposées les unes aux autres. Lugansky, cependant, n’est pas un pianiste en quête de globalité. La propreté lui importe, tout comme la stabilité rythmique, et si dans un grand soir il marie admirablement la verticalité et l’horizontalité de sa musicalité, cela ne se fait pas par une diagonale fusionnant l’abscisse et l’ordonnée - comme, au cours du festival, Buniatishvili et Berezovsky. L’ordonnée, c’est le cas de le dire, garde sa primeur, portée par ce sens si naturel de la vocalité jamais artificiellement timbrée. La conduite harmonique ne se libère qu’incidemment pour donner du corps à ce lyrisme déjà plus que classieux. Et il serait malvenu de faire la fine bouche, du moins sur le moment. Autant de sève sonore dans une structure expressive aussi dominée ne se refuse pas, d’autant que, visuellement, un Lugansky des grands jours est de surcroît l’une des plus merveilleuses expériences qui puissent se vivre. Cet art si intelligemment cultivé de la décontraction et de l’économie absolue de moyens a quelque chose, en soi, d’apollinien. Il faut se figurer, pour savoir qu’une belle technique est quelque chose de beau à tous égards, la simplicité apparente avec laquelle Lugansky laisse tomber son bras droit quand le gauche lance l’accompagnement du thème majeur : quoi de plus beau qu’un bras inerte le long d’un corps parfaitement rectiligne, et qui se prépare à dire le plus beau thème du monde ?

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© X. Antoinet

La seule très relative déception en regard de la si mineur du TCE aura été un mouvement lent légèrement moins intense dans la respiration des marches harmoniques centrales. Peut-être était-ce le seul effet superflu de ce rééquilibrage entre la conduite vocale et la densité polyphonique. Ce qui n’a pas pesé bien lourd dans l’impression finale, en regard du gigantesque chemin parcouru par Lugansky pour dompter ces fameux mouvements pairs qui semblaient le fuir il y a six mois. Le finale, en particulier, quasi rêvé ! Tempo idéalement retenu, présence constante et articulée de la main gauche (les octaves précédant les retours du thème !), et fermeté absolue de l’avancée, ce que facilite tant l’absence de précipitation ; au sortir de cette première partie, on savait de façon définitive que le grand Lugansky ne pouvait manquer à son rendez-vous fétiche. Pour deux raisons : parce qu’il était impossible de douter que les Rachmaninov seraient magnifiques, mais plus encore parce que Lugansky nous avait gratifié d’une divine surprise avec l’admirable Suite Bergamasque qui avait ouvert le récital. On se dit parfois, souvent même, que Debussy - du moins ce Debussy apparemment moins ouvert que celui des préludes - est d’abord question de style voire d’atavisme, que le piano n’y est pas roi ou du moins règne moins fermement qu’ailleurs. Il suffit pourtant d’entendre une fois un grand pianiste au meilleur de son jeu pour être convaincu du contraire. La quête de la plus pure beauté plastique est bien alors l’amie de la légèreté et des ambigüités de caractère, parce que poussée à ce point de maîtrise, elle fait oublier l’interprète et force la concentration sur l’écriture de Debussy elle-même : quelle intensité harmonique dans les pianissimos de Clair de lune, quel scintillement dans la conclusion de l’extraordinaire Menuet offert par Lugansky...

Loin de l’anecdotique souvent entendu, le second motif du Passepied ne constituait peut-être pas le plus grand émerveillement de la soirée, mais peut-être le plus étonnant, en ce que son inhabituel détachement aristocratique (et tellement plein d’humanité pourtant) allait trouver un écho très net dans... la première des Études-Tableaux, entièrement épurée de la froide caricature d’un staccato russe glacial. Dans la fameuse mineur, c’est d’ailleurs en amont de l’entrée du thème dansant que la tension se crée, dès le balancier initial et à toutes les apparitions de celui-ci - écho nostalgique, lointain et adouci, des cris de douleur de la première sonate. Au-delà de la longue liste des merveilleux détails de ce type, c’est naturellement le caractère continu, le cheminement semblable à un cycle de lieder trouvé par Lugansky qu’il faut saluer bien bas : loin d’être réduit à une lecture prosaïque du titre, l’opus 33 est ici rendu à son unité avec une évidence complètement lumineuse : impossible de douter une seconde que c’est une même histoire qui est dite des quatre bémols aux quatre dièses, et que l’ut dièse mineur est bien vécue et entendue comme un postlude symphonique à la scène d’abandon définitif de la sol mineur - dont la conclusion résonnait avec la forme de nécessité de la grande fantaisie de Mozart.

On l’a évoqué dans notrerésumé du festival, ce récital fut aussi celui du rappel somptueux de l’art du bis dans ce qu’il peut avoir de plus beau et distingué. Une triplette d’une qualité proprement phénoménale, surtout en regard de ce qui précédait alors que le niveau d’inspiration et de fusion amoureuse avec le piano semblait devoir augmenter inexorablement. Triplette encadrant d’ailleurs parfaitement le voyage unifié de l’opus 33, puisque celle-ci avait été précédée d’une splendide Bach/Rachmaninov, pur modèle de legato naturel exempt de la plus petite once de crispation. Le trop rebattu prélude en sol dièse mineur, bien sûr, peut-être top attendu pour être tout à fait entendu à sa juste valeur interprétative. Mieux valait commencer par lui, avant de toucher la vraie grâce : une étude op. 10/8 de Chopin comme nous ne l’avions à peu près jamais entendue (y compris par Lugansky lui-même en concert, et y compris par les plus grands au disque), conduite comme dans un rêve, vraie étude pour la main gauche dans la musicalité du thème, autant qu’ultime démonstration de ce qu’est un beau legato, quasi sans pédale et dans une échelle dynamique absolument contenue. Le genre de chose qui pose irrésistiblement sur votre serviteur un large sourire de bonheur... avant une première Arabesque de Debussy simplement à pleurer.

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- La Roque d’Anthéron.
- Parc du Château de Floran.
- 2 août 2009.
- Claude Debussy (1865-1918) : Suite Bergamasque ; Frédéric Chopin (1810-1849) : Sonate n°3 en si mineur, op. 58 ; Johann Sebastian Bach, arr. Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : Partita pour violon seul en mi majeur, BWV 1006, prélude, gavotte et gigue ; Sergueï Rachmaninov : Etudes-Tableaux, op. 33.
- Nikolaï Lugansky, piano.






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