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La Roque d’Anthéron 2009 : Khatia Buniatishvili

vendredi 4 septembre 2009 par Théo Bélaud
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Khatia Buniatishvili © Andrius Zlabys

On sera franc : parmi les neuf pianistes de moins de vingt-cinq ans entendus à La Roque, Khatia Buniatishvili faisait partie de ceux dont nous attendions quelque chose d’important. Contrairement à Yuja Wang, donc, et à l’instar (mais de manière différente) de Lise de la Salle, pour s’en tenir aux trois dont on aura gardé un souvenir marquant. Placée au milieu d’un Nuit du Piano chopinienne passablement consternante, la tâche lui était d’une certaine manière facilitée : ce qui peut expliquer que c’est aussi la jeune pianiste qui nous aura apporté, les plus forts moments d’empathie. Mais pour autant, on ne voit guère de raison de douter que cette Géorgienne de vingt-deux ans est bien engagée sur une voie des plus prometteuses.

À défendre mordicus (toutes générations actives ainsi traversées) les Virsaladze, Lupu, Pletnev, Berezovsky, Skanavi, Lugansky, Matsuev [1] ou Nadzhafova, on pouvait commencer à s’auto prévenir d’une sorte de dérive idéologique. N’y a-t-il donc plus de salut dans le piano russe en-dehors des produits du Conservatoire Tchaïkovsky ? Faut-il donc que seuls les élèves de Neuhaus, Flier, Krainev, Satz ou... Virsaladze soient encore propres à montrer ce qu’est le grand piano ? Eh bien, ouf, non ! Khatia Buniatishvili est certes compatriote de la reine du piano, mais s’est passée de la courtiser, profitant de l’occasion qui lui a été donnée de quitter Tbilissi pour Vienne, où elle a étudié avec Oleg Maisenberg - certes, comme alternative au parcours moscovite, il y a pire. Nous l’avons découverte peu avant le festival, en écoutant plusieurs fois les nombreux témoignages filmés de sa prestation au dernier Concours Rubinstein : captations de piètre qualité, certes, mais qui nous avaient singulièrement mis l’eau à la bouche - en particulier, la terrible sonate en ut mineur de Haydn et la Fantaisie de Schumann, avec pour les deux d’extraordinaires volets centraux. Ainsi qu’une excellente ballade en fa mineur, qu’elle remettait au menu de son récital Chopin au Parc du Château.

Au préalable, si l’on peut dire, elle proposait la Sonate n°2 de Chopin, dix jours après l’impressionnante exécution offerte par Yuja Wang. La comparaison s’avère aussi intéressante qu’impossible. Passionnante, car tout en offrant toutes deux une exécution à la fois intense et pianistiquement remarquable, les deux jeunes pianistes divergent tant au plan de l’esprit de l’interprétation qu’à celui du rapport à l’instrument. Impossible, donc, pour cette dernière raison. Et si l’on était dans un jury de concours, avec pièce de récital imposée, le débat pourrait bien être un dialogue de sourd, opposant d’un côté ceux qui privilégient l’absence de scories et le caractère évident de l’autorité discursive, et ceux préférant le caractère jouissif d’une approche plus globale du piano et jugeant de la conduite davantage à partir du son que de la structure. Le schématisme est ici à gros traits, mais donne une idée de l’écart entre ces mondes pianistiques, pourtant tous deux appréciables. Les éléments relevant superficiellement de l’interprétation n’en sont que moins importants. Qu’en dire ? Que grosso modo, Buniatishvili prend des tempos un peu plus rapides partout, en particulier dans le premier mouvement ; mouvement dont elle n’observe pas la reprise contrairement à Wang - et c’est certes bien dommage. En revanche, Buniatishvili construit le Grave introductif davantage selon la lettre que Wang, c’est-à-dire en le faisant arriver de loin, avec un vrai crescendo, et non, in medias re. Également à l’inverse de la chinoise, elle ne différencie pas les climats de la marche funèbre de part et d’autre du trio. Mais fondamentalement, l’essentiel ne réside pas ici, toutes ces remarques ayant d’ailleurs trait à des caractéristiques qui entretiennent avec les profils pianistiques des relations de conséquence.

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Khatia Buniatishvili lors de la Nuit du Piano du 12 août, au Parc du Château de Florans © X. Antoinet

Khatia Buniatishvili a une conception très claire et très gratifiante du piano : on ne peut la qualifier autrement que de globale... totalement globale, ou globalement totale. Le codicille de constat tombe sous le sens : il n’y a pas un millimètre carré d’espace laissé au volontarisme dans ce jeu d’une spontanéité absolue - ce qui ne signifie nullement qu’il soit décousu et encore moins approximatif. Encore que l’impression d’approximation puisse surgir ici et là : la raison en est que la jeune Géorgienne envisage tellement peu de réduire la voilure de ce chant débridé qui sort de partout à la fois qu’elle a tendance à prendre la diagonale à travers champs là où on attend une boucle. Certains canards tombent dès lors de façon fort peu ordinaire, pas tant sur des passages de pure virtuosité que, par exemple, en pleine marche harmonique de la basse dans le troisième mouvement ! On est là dans l’anecdote (quoique), mais le versant le plus révélateur et réjouissant de cette approche n’est évidemment pas là, mais bien plutôt, par exemple, dans l’entame du Doppio movimento. Là où Wang, comme la majorité des pianistes et certes de façon remarquablement contrôlée, s’appliquait à installer droite dans ses clous la première couche rythmique, Buniatishvili prend la voie de traverse et ne compte que sur le souffle de la conduite harmonique et le vertige du crescendo pour nous emmener vers l’irruption de la seconde couche - le thème. On parle là de trois secondes de musique, quatre mesures, mais tout est dit : d’un côté une radioscopie scolaire d’ultra haut niveau, de l’autre l’instinct et le désir du grand piano transcendant. Les deux forcent un respect certain, mais le cœur ne balance guère.

Dans le jeu de Buniatishvili, il est évident que les notions d’intentions, de phrasés et autres velléités interprétatives sont inopérantes. Les phrases, il est vrai, peuvent sortir ou pas selon le degré de maitrise du geste (maitrise certainement perfectible, bien sûr), mais l’on est incontestablement face à un vrai piano russe, dont la seule volonté est de s’effacer pour laisser la musique parler seule depuis l’instrument et faire oublier la médiation de l’instrumentiste. Cela s’applique de façon toute aussi prégnante au scherzo, dont les traits les plus délicats sont tout aussi fulgurants qu’avec Wang, mais toujours avec une dimension de transversalité harmonique en plus. Et le trio est certainement plus fortement tendu et senti. Là où Buniatishvili paraît moins immédiatement impressionnante, c’est dans la marche funèbre, en partie par illusion d’optique auditive : elle ne cherche pas à faire exploser le potentiomètre... Sa conduite se place par ailleurs davantage, et fort logiquement, dans la tradition russe la plus souple rythmiquement (issue de Rachmaninov lui-même), qui est sans doute plus difficile à rendre aussi convaincante que l’absolue froideur expressive et métronomique. En revanche, son finale convainc légèrement plus que celui de Wang, ce qui reste encore bien en deçà du potentiel de la partition, mais au moins sent-on, une fois encore, l’appétence de la jeune femme pour l’immédiateté de la présence de la trame harmonique, ce qui est ici l’essentiel. Ne manque, se dit-on alors, qu’une technique encore mieux mûrie (le temps joue pour elle) pour faire jaillir l’évidence de partout.

Mais, aurait-elle commencé son récital par les trois volets suivants que l’on aurait presque pu en conclure que cette maturation était déjà achevée. Cette formidable seconde partie (façon de parler, puisque, Nuit du Piano oblige, tout le programme était enchainé) commençait fort, avec une ballade en fa mineur lyrique en diable, d’une absence de préméditation expressive absolue, laissant aussi peu de place à l’afféterie qu’au pictural. Ce n’était qu’un ultime préliminaire avant la vraie révélation, le choc Buniatishvili : s’il y a une justice, ces deux sensationnels scherzos devraient d’ores et déjà lui garantir un statut de princesse héritière de La Roque. Sensationnel s’entend d’après la racine : l’harmonie, toujours l’harmonie, entendue en coupe, pas verticale, pas horizontale, les deux ensemble, l’espace et le temps dévorés dans le même vertige. La vraie synthèse du grand art pianistique, pour vingt petites minutes, mais des minutes qui suffisent à croire que le piano absolu n’est pas mort et continuera d’exister encore longtemps : la fusion des deux éléments ultimes de la musique, la bestialité et la distinction, fusion dont les scherzos de Chopin permettent du reste une des plus parfaites illustration. Et n’ayons pas peur de le dire : si dans le scherzo en si bémol mineur, le poids de l’histoire légué par un seul homme est démesurément envahissant, on touchait bien à de l’inouï dans le scherzo en ut dièse mineur. Pourquoi ne vous les décrit-on pas ? Mais parce qu’on ne le peut !

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- La Roque d’Anthéron.
- Parc du Château de Floran.
- 12 août 2009.
- Frédéric Chopin (1810-1849) : Sonate n°2 en si bémol mineur, op. 35 ; Ballade n°4 en fa mineur, op. 52 ; Scherzo n°2 en si bémol mineur, op. 31 ; Scherzo n°3 en ut dièse mineur, op. 39.
- Khatia Buniatishvili, piano.

[1Dont nous n’avons rendu compte que de deux prestations mitigées sur Classiqueinfo, mais pas de la plus récente : un très beau Concerto n°2 de Liszt avec l’Orchestre National de France et Gianandrea Noseda.






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