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La Roque d’Anthéron 2009 : Grigory Sokolov

mercredi 16 septembre 2009 par Théo Bélaud
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Grigory Sokolov DR

Beethoven, ter de der. Après Paris et Amiens, nous entendions une dernière fois à Aix les déroutants avatars de Sokolov dans les opus 2/2 et 27/1, sans en attendre nécessairement beaucoup, Au contraire, la très belle Gastein entendue en terre picarde nous laissait présager d’un Schubert transcendant, la première moitié d’année de pratique de l’œuvre étant passée. Mais le géant est versatile, et a (un peu) les pieds fait d’argile : gare aux écoutes préconçues !

En décembre 2008, au Théâtre des Champs-Élysées, les Beethoven de Sokolov venaient à la suite d’une partie mozartienne (KV. 280 et 332) inoubliable, et avaient paru, en proportion de ses moyens, presque anecdotiques. Le cadre quasi immaculé offert par sa domination technique (chose à jamais inaccessible dans Mozart pour la quasi totalité des concertistes) n’avait pas disparu, loin s’en faut, mais la force d’évidence, la simplicité aérée tombant des cieux, si. Et de fait, ces deuxième et treizième sonates ne resteront probablement pas comme un morceau d’anthologie du leg de Sokolov. Un peu comme si ce pianiste singulier, à la fois entièrement contraint à gérer sa part d’héritage de l’histoire pianistique russe et évoluant en marge de ses écoles, évoluait dans un monde déconnecté de Beethoven. D’une certaine façon, un monde trop beau et trop parfait, presque naïf. Non que Sokolov ne sache jouer d’écarts dynamiques vertigineux, ni qu’il ne puisse faire montre d’une articulation aussi féroce que souhaitable, par exemple. Mais il y a son rapport presque enfantin à l’instrument, qui du reste contribue à le rendre touchant même quand il donne dans l’exotique stylistique : on a pu rapprocher cette personnalité de celle d’un Gould, et rien n’est plus faux. La fascination passablement digitale de l’articulation polyphonique de Gould relevait de la fabrication, du hi-tech. Sokolov a appris, par dons et par atavisme, le très grand piano, et l’a pour ainsi dire refaçonné à son instinct : le legato et le staccato, la vocalité et la dureté sont autant de notions réductrices des possibilités pianistiques pour lui, et son jeu favori est de les fusionner : spicatto, smorzando, variés à l’inifini, voilà le bac à sable dans lequel il est resté et restera toujours un grand enfant. Qu’un adulte qui aime le piano ne peut pas ne pas chérir, lui pardonnant par conséquent beaucoup.

Cette digression pour mieux revenir au « problème » : Beethoven. Celui-ci supporte-t-il d’être conduit dans la pure jouissance de la pureté du maniement de l’instrument ? Ou pour poser la même question autrement : Sokolov fait-il bien de choisir les sonates qu’il joue en fonction du nombre de gammes, de figures piquées et de trilles qu’il y a à y jouer ? - Impossible ne pas avoir la conviction que c’est le cas ! Rappelons que, outre les opus 106 et 110 de jeunesse, il a récemment tourné avec les opus 111, 22, 28 et les deux opus 14. Et l’on mettrait presque nos mains à couper qu’il attaquera un jour la 49/2 et évidemment les opus 31... pas la Tempête, les deux autres ! Quoiqu’il en sera, les seconde et treizième sonates données au Grand Théâtre de Provence feront excellente figure dans la somme des souvenirs de concert de Sokolov, et ce nettement davantage que celles précédemment données en France - au Théâtre des Champs-Elysées en novembre 2008, et à Amiens (voir l’article de Vincent Haegele) en mai 2009. L’opus 2/2, parce que Sokolov y a enfin franchi le petit pas qui le séparait de l’exhibition magnifiée de la forme, son talon d’Achille dans son répertoire : y est apparu la nécessité musicale profonde, manquante jusque alors, de cette démonstration unique de gammes spicatto, d’arpèges legatissimo (irréels dans le rondo), de smorzandos suspendant le temps. Le mouvement lent (déjà remarquable quatre mois plus tôt) accédait ici à une dimension de silence et d’aération harmonique admirable - le silence qu’il créait autour de lui, presque au même niveau que celui de la sonate KV280 de Mozart sous es doigts. Touchée par le grâce mozartienne à laquelle Sokolov n’accède qu’exceptionnellement dans Beethoven, cette la majeur hissait enfin l’empreinte de Sokolov sur elle à la hauteur de ses plus glorieux ainés ici : Maria Grinberg, Lev Oborin, Emil Gilels.

Un tout petit cran en-dessous, la Quasi une Fantasia marquait cependant un même saut qualitatif par rapport aux prestations déjà entendues. Si le premier et surtout le second mouvement avaient toujours semblé convenir à la manière sokolovienne, l’adagio et le finale nous avaient à chaque fois paru un peu en deça de ce que l’on pouvait attendre d’un pianiste qui est aussi vénéré pour son sens de l’épique et de la grandeur. Attente comblée dans un Grand Théâtre qui changeait soudainement de dimension face à cette épopée d’une formidable concentration - impression sans doute renforcée par l’accumulation de tension créée l’enchainement habituel des deux sonates sans interruption. Indice et non preuve, certes : la quantité fort peu coutumière de fausses notes dans ce finale ! S’agissant de Sokolov, cela signifie grosso modo sept ou huit au lieu d’aucune ou une seule, mais tout de même : si d’indice de quelque chose il s’agissait, alors c’était bien d’une rage de faire plus du Beethoven que du Sokolov, pour une fois, et pour notre plus grande émotion.

Ce devait donc être une grande soirée, l’une des trois ou quatre plus belles de cette édition du Festival aux côtés de celles offertes par Ranki, Ciccolini, Lugansky et Berezovsky. Hélas, la Gastein suivait le chemin inverse de celui des Beethoven, relativement au récital d’Amiens. Dès l’entame, Sokolov ne semble plus dominer l’architecture, et, relation de cause à effet ou bien plus possiblement l’inverse, bien moins « dans » son piano. Les relations métronomiques ne parviennent plus à se trouver, le moteur de l’avancée semble grippé. Il se remet en marche dans un andante toujours supérieurement maitrisé pianisitquement, mais qui ne constitue qu’une très belle parenthèse avant un scherzo totalement... abscon. Autant l’extrême ralentissement d’un trio dantesque à Amiens nous avait impressionné, autant le procédé semble ici faire sombrer un mouvement d’entrée de jeu incohérent, éclaté en mille morceaux épars et tenu uniquement à force de d’écarts dynamiques imposants, mais dans un schéma narratif transformé en puzzle (penser au sens anglais de « puzzled »...). Le charme certes rare de son finale (avec le formidable rebond de la main gauche dans l’exposé initial) compensait à nouveau légèrement la frustration d’avoir perdu le pianiste entendu en première partie, mais avec la désagréable sensation d’entendre un usage d’une sorte de réserve de secours, faite de tics pianistiques d’un savoir-faire admirable mais utilisés à la manière d’un Volodos, sans but musical ressenti par l’auditeur : comme ces effets de résonance à la main droite dans la dernière réexposition, avec un appui harmonique chopinesque sur la première note de chaque mesure. Artifice génial, mais dont la fonction semblait d’achever de faire passer un temps qui avait cessé d’être suspendu et commençait à devenir pesant... Sokolov reste aussi indispensable au piano qu’imprévisible pour l’auditeur, qui a décidément tout intérêt à l’entendre plusieurs fois dans un même programme !

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- Aix-en-Provence.
- Grand Théâtre de Provence.
- 14 août 2009.
- Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°2 en la majeur, op. 2/2 ; Sonate n°13 en mi bémol majeur, op. 27/1 ; Franz Schubert (1797-1828) : Sonate n°17 enmajeur, D. 850.
- Grigory Sokolov, piano.











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