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La Rêveuse chez Ronsard

mardi 5 juillet 2011 par Philippe Houbert

En délicieux prélude à un magnifique week-end musical en Touraine (le dernier des Fêtes Musicales en Touraine 2011), l’ensemble La Rêveuse nous proposait un dialogue entre Sébastien de Brossard et Marc Antoine Charpentier. Dialogue sur la forme des oratorios en un lieu très évocateur : le réfectoire du prieuré Saint-Cosme dans la proche banlieue de Tours, lieu où Ronsard passa dix années de sa vie et où il est enterré.

En première partie, La Rêveuse proposait deux œuvres figurant sur son récent CD consacré à Sébastien de Brossard (Mirare). Curieuse destinée que celle de ce dernier. Né en 1655, il devient prêtre après des études de théologie. A Notre-Dame de Paris en 1684, puis vicaire de la cathédrale de Strasbourg où il restera jusqu’en 1698. Il y fonde une Académie de musique mais son protecteur, Bossuet, l’appelle à Meaux où il devient grand chapelain et maître de chapelle. C’est là qu’il compose la majeure partie de son œuvre religieuse, y écrit le premier grand dictionnaire de musique en langue française, en 1701. Son autre titre de gloire est d’avoir rassemblé une superbe collection de livres et de manuscrits musicaux qu’il versa à la Bibliothèque du roi en 1724. On en oublierait qu’il fut aussi un excellent compositeur et c’est tout le mérite de la Rêveuse, par ce disque et ce concert, de nous le rappeler.

L’oratorio Sopra l’Immaculata Conceptione della Beata Vergine a été composé entre 1702 et 1713 (l’imprécision règne sur bon nombre de datations d’œuvres, comble pour quelqu’un qui avait une conception très scientifique de la musique). Ecrit pour cinq voix, deux violons et basse continue, on n’en connaît pas l’auteur du livret. L’oratorio nous est parvenu incomplet mais, tel qu’il est, il reste éminemment révélateur de l’admiration de Brossard pour le style italien et de son goût pour les allégories portant sur des points de morale ou des mystères de la religion. Double objectif donc : édification religieuse mais aussi plaisir de la théâtralisation au travers de ces figures de la Nature humaine, de la Vertu et de l’Idolâtrie qui implorent Dieu. La Rêveuse en donna une très belle réalisation, dans l’identique distribution de l’enregistrement. Eugénie Warnier et Isabelle Druet furent très émouvantes dans la douce prière du Sordes ablue noxias ; Vincent Bouchot leur apporta tout son support dans le trio suivant et les trois chanteurs, Vincent Bouchot, Jeffrey Thompson et Benoît Arnould délivrèrent un magnifique chœur d’Adam et des Ancêtres, meilleure pièce d’un oratorio, certes très beau, mais un peu convenu.

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La Rêveuse
DR

On sera encore plus convaincu par les splendeurs de l’œuvre suivante, le Dialogus poenitentis animae cum Deo (Dialogue de l’âme pénitente avec Dieu). Composée également durant les premières années de la période strasbourgeoise de Brossard, cette pièce s’inscrit dans une forme déjà bien connue de petit oratorio, très utilisée en Italie ou en Allemagne, mais aussi en France (Bouzignac, Du Mont, Charpentier). Deux voix dialoguent, accompagnées par deux violons et la basse continue : l’âme pénitente, ici Isabelle Druet, accablée de la honte du péché, demande son pardon à Dieu, Jeffrey Thompson, qui finit par accueillir l’âme après moults sermons. En un petit quart d’heure, c’est une succession d’affects qui sont mis en scène, de l’affliction à la béatitude, de la réprimande à la tendresse. Petit tableau haut en couleurs et splendidement rendu par Isabelle Druet, dont on ne dira jamais assez qu’elle est plus qu’un espoir du chant français d’aujourd’hui (rien que le phrasé du Deus, Deus meus initial nous aurait fait rendre les armes face à cette Madeleine) et une Jeffrey Thompson (déjà en verve dans un récital Lawes avec la même Rêveuse) très émouvant car totalement impliqué dans ce texte très bien écrit. De la très belle ouvrage !

En seconde partie, après avoir savouré la douceur de la température tourangelle, c’est l’oratorio le plus accomplie de Marc-Antoine Charpentier que La Rêveuse nous proposait : la Mort de Saül et Jonathan. L’œuvre fut composée en 1682 pour les Jésuites et, dans des conditions normales, est distribuée pour huit chanteurs groupés en deux choeurs, deux dessus instrumentaux et la basse continue. Ce sont cinq chanteurs qui étaient réunis au Prieuré Saint-Cosme, certains doublant leur partie. Nous sommes ici dans un style sensiblement différent de celui appliqué par Brossard dans les œuvres données en première partie car, ici, et seulement cinq ans avant la composition de son opéra sur le même sujet, David et Jonathas, c’est à l’écriture d’une mini œuvre dramatique que Charpentier se livre dans ces quarante minutes de musique. Tous les airs comportent des effets très marqués et différenciés. Les chœurs, comme dans une tragédie grecque, font office d’acteur à part entière. Celui qui suit la mort de Saul est une page magnifique à l’harmonie déchirante. Mais les deux airs les plus saisissants sont bien le récit de la Pythonisse, la Maga, véritable air da capo, dans lequel Jeffrey Thompson sut, par une parfaite démonstration d’affects, établir le lien entre Monteverdi et Charpentier, via Carissimi. Cette page préfigure la fin du troisième acte de Médée. L’autre grand moment est constitué par le double air de Saül dans la seconde partie, avec l’interpolation du dialogue entre Saül et le soldat. La reprise du thème principal de cet air lors du compte rendu que le soldat fait plus tard à David ajoute au caractère pathétique de la scène. Benoît Arnould, Jeffrey Thompson et Vincent Bouchot sont tout à fait admirables dans cette partie, accompagnés par des instrumentistes attentifs et sensibles. Que Mirare nous donne vite au disque cet oratorio trop peu connu et pourtant l’un des joyaux de la production de Charpentier !

Si on ajoute la remarquable acoustique du lieu, ce concert augurait bien de ce dernier weekend des Fêtes musicales en Touraine.

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– Tours
- Prieuré de Saint-Cosme
- 23 juin 2011
- Sébastien de Brossard (1655-1730), Oratorio Sopra l’Immaculata Conceptione Della Beata Vergine, SdB. 56 ; Dialogus Poenitentis Animae cum Deo SdB. 55
- Marc Antoine Charpentier (1643-1704), Mors Saülis et Jonathae H.403
- La Rêveuse : Eugénie Warnier, dessus ; Isabelle Druet, bas-dessus ; Jeffrey Thompson, haute-contre ; Vincent Bouchot, taille ; Benoît Arnould, basse
- Stéphan Dudermel et Olivier Briand, violons ; Florence Bolton, viole de gambe ; Bertrand Cuiller, clavecin ; Emmanuel Mandrin, orgue ; Benjamin Perrot, théorbe
- Benjamin Perrot et Florence Bolton, direction artistique






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