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La Martha Graham Dance Company au Théâtre du Châtelet

vendredi 17 avril 2009 par Pierre Brévignon
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Grande absente des scènes françaises depuis une apparition triomphale au Festival d’Avignon en 1987, la Martha Graham Dance Company fait l’événement à Paris pour cinq représentations.

L’émotion était palpable au Théâtre du Châtelet pour cette première soirée scellant les retrouvailles du public français avec l’une des plus mythiques compagnies de ballet au monde, la Martha Graham Dance Company. Le programme, singulièrement riche, offre un raccourci du parcours de la chorégraphe américaine, de 1930 à 1990. Les deux piliers de cette représentation rappellent l’intérêt porté par Graham à la mythologie grecque, à travers deux figures de femmes déjà omniprésentes dans l’histoire de la musique : Ariane errant, en lieu et place de Thésée, dans le labyrinthe où rôde le Minotaure (Errand into the Maze, de Menotti), et Médée abandonnée par Jason, dévastée par la jalousie (Cave of the Heart, de Barber).

Ces deux ballets sont les plus narratifs de la soirée. Les costumes de Graham et les décors d’Isamu Noguchi, d’une sobriété paradoxalement saisissante, servent au plus près une chorégraphie heurtée, profondément ancrée dans le sol, où les corps se tordent et se révulsent. Parlant de son art, Graham expliquait que chaque mouvement devait tracer une véritable « cartographie du cœur » du danseur/personnage qui l’exécutait. On est ici au plus près de cette danse-sismographique, peut-être plus lisible dans le pas de deux d’Errand into the Maze que dans le quartette de Cave of the Heart. On retiendra surtout de ce dernier ballet la danseuse incarnant le coryphée, grande prêtresse tout de rouge vêtue et dominant la scène depuis son promontoire rocheux. Ses évolutions spasmodiques mettent par contraste en relief les courses de Médée, les portés athlétiques de Jason et les ébauches d’arabesques de la Princesse.

Autre œuvre commandée à un compositeur américain, Diversion of Angels de Norman Dello Joio a été inspirée à Martha Graham par la découverte de la peinture de Kandinsky et, singulièrement, d’un tableau « parcouru d’une longue traînée rouge ». L’envie de concevoir un pendant chorégraphique à cette œuvre a donné naissance à une pièce abstraite où trois couples caractérisés par une couleur – jaune, rouge, blanc – incarnent chacun un âge de l’amour. Le couple jaune, l’amour adolescent, se déplace avec hésitation, entre équilibre et déséquilibre ; les mouvements du couple blanc, plus assurés, se déploient avec fluidité ; la femme en rouge, enfin, traverse le fond noir de la scène comme une onde vibrante.

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La genèse des Lamentation Variations illustre parfaitement la notion de transmission et d’héritage, fondamentale au sein de la compagnie : l’œuvre s’ouvre par une brève projection silencieuse montrant Martha Graham en train d’exécuter son fameux solo Lamentation, dont l’audace avait causé un véritable choc lors de sa création en 1930. On y voit la danseuse faisant corps avec sa robe-gangue, dont on ne sait si elle émerge comme au sortir d’un cocon ou si cette seconde peau est sur le point de l’engloutir. Les trois variations qui la suivent ont été imaginées en 2007 par les chorégraphes Aszure Barton, Richard Move et Larry Keigwin en hommage aux victimes des attentats du 11 septembre 2001. Difficile de ne pas penser à la silhouette des tours jumelles dans le duo initial, montrant deux danseuses dont les mouvements se répondent, comme en miroir. Le solo suivant, où la danseuse dans sa robe noire se fond avec l’arrière-plan, semble se dérouler en apesanteur, dans un espace infini où le corps flexible ondule et bascule au son d’une musique électronique. La dernière variation, sur un Nocturne de Chopin, convoque les vingt membres de la troupe. Les corps y proclament leur verticalité, mais aussi leur fragilité, traçant dans l’air des gestes d’un prosaïsme à la fois dérisoire et émouvant.

La soirée s’achève en feu d’artifice avec le dernier ballet conçu par Martha Graham en 1990, sur les célèbres ragtimes de Scott Joplin. Elle y démontre que l’humour a (aussi) sa place dans le ballet contemporain, à travers trois scènes colorées et pimpantes reliées entre elles par la silhouette - parodique - d’une danseuse « à la Graham », prisonnière de sa robe blanche et traversant la scène sous les hoquets lugubre d’un piano. L’ensemble de la troupe, dans une gestuelle débridée et volontiers burlesque évoquant tour à tour les Marx Brothers, le ballet des serveurs du Plaza Hotel ou les danses de salon (magnifique séquence autour du Bethena – Concert Waltz de Joplin), évolue autour d’une longue barre souple servant tour à tour de banc, de poutre ou de corde raide, au gré de la fantaisie des danseurs…

Les rires dans la salle disaient assez le plaisir communicatif éprouvé devant cette performance, preuve que l’on peut avoir révolutionné la chorégraphie moderne sans pour autant se départir de son sens de l’humour. Espérons que le message aura été entendu de l’autre côté de la place du Châtelet…

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- Paris
- Théâtre du Châtelet
- 14 avril 2009
- Gian Carlo Menotti (1911-2007), Errand into the Maze (1947) Norman Dello Joio (1913-2008), Diversion of Angels (1948)
- George Crumb / DJ Savage / Frédéric Chopin : Lamentation Variations (1930-2007)
- Samuel Barber (1910-1981), Cave of the Heart (1946)
- Scott Joplin (1867-1917), Maple Leaf Rag (1990)
- Martha Graham Dance Company











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