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La Grande Pâque d’Aimard III - Ives, Kurtag, Benjamin, Fujikura, Messiaen

jeudi 3 avril 2008 par Vincent Haegele
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Pierre-Laurent Aimard
© Mitch Jenkins

Le Domaine Privé de Pierre-Laurent Aimard se poursuit avec toujours autant de bonheur à la Cité de la Musique. Avec pour ce concert du 2 avril, un programme éclectique et passionnant, quoique un peu trop dense : Ives, Kurtag, Benjamin, Fujikura et Messiaen. La diversité et la qualité des œuvres (chefs-d’œuvre d’hier ou en devenir) évitaient cependant à l’auditeur de perdre pied.

Susanna Mälkki et l’Ensemble Intercontemporain étaient à l’honneur en cette soirée et ont su combler toutes les légitimes attentes qui pouvaient naître d’un programme qui débutait par la lancinante et plaintive Unanswered Question de Charles Ives. On ne peut rêver meilleure introduction : cette question sans réponse est la source même de la réflexion proposée par la suite. Le quatuor à cordes formé des solistes de l’EIC, les deux flûtes, le hautbois et la clarinette placés à la gauche de la salle, auxquelles s’ajoute la trompette lointaine d’Antoine Curé forment un tapis sonore délicat et crépusculaire. La problématique est posée, à la sagesse du « vieux druide » Charles Ives, peut maintenant répondre celle de ses successeurs.

Que dire des Scènes d’un roman de György Kurtág, sinon que le compositeur a atteint les sommets de l’art compliqué du lied et de la poésie lyrique ? Ce cycle de quinze poèmes de Rimma Dalos possède une profondeur de ton rare : la concentration des moyens musicaux (voix, cymbalum, violon, contrebasse) est unique et d’une simplicité déconcertante. C’est court, bien trop court parfois : les sonorités de la musique populaire slave se mêlent à des bruits inquiétants, on sent parfois se rompre une canalisation sous l’action du gel. Les couleurs grises de la réalité quotidienne sont émaillées par de rares instants de bonheur. Nous ne résistons pas à la tentation de citer, pur plaisir égoïste, le treizième poème, tant celui-ci est rendu avec intensité par Kurtág :

Dans le froid blanc de la couche de neige,

En visite chez moi

Est venue la tristesse [1].

Il fallait bien un Domaine privé pour mettre en valeur ce cycle, et le travail des solistes, Jeanne-Marie Conquer au violon, Michel Cerutti au cymbalum et Frédéric Stochl à la contrebasse à cinq cordes rendait parfaitement l’atmosphère de ces Scènes. Une seule petite réserve est émise concernant la diction russe de la mezzo-soprano Maria Husmann, pas toujours très compréhensible, mais ce point est mineur.

Après ces scènes intimistes, la plongée dans l’univers coloré des Three Inventions de George Benjamin aurait pu se révéler difficile. Mais là encore, la très grande qualité de la partition, l’élégance fine et racée, ainsi que l’humour du compositeur ont permis de maintenir le public sous le charme. L’effectif de cette œuvre orchestrale est imposant, mais l’équilibre trouvé par Susanna Mälkki permettait de dégager des lignes de force intimistes, chambristes. Ces trois Inventions font par ailleurs plus penser à des Variations sur des thèmes rythmiques ou cellulaires qu’à des pièces d’inspiration libre. Le jeu des percussions, qui changent d’instrumentation à mesure que l’on progresse dans l’intrigue musicale est très en phase avec ce processus évolutif ; lequel se conclut sur deux magistraux coups de grosses caisses. De quoi frémir, mais de plaisir.

Voilà donc une première partie dont le niveau a frôlé la stratosphère. Qu’allait-il en être de la deuxième, dont le programme rappelle que Pierre-Laurent Aimard est un fin connaisseur du Japon, où il se produit régulièrement. La création de Dai Fujikura et les Sept Haïkaï d’Olivier Messiaen ont été heureusement très généreux. Là encore, la précision et le dynamisme de Susanna Mälkki ont largement contribué à servir ces partitions exigeantes. L’œuvre de Fujikura, pour grand ensemble et voix, est dense et pas exempte de longueurs, évacuées par le jeu sensible de la mezzo-soprano Loré Lixenberg, dédicataire de la partition, intitulée …as I am… Le titre est un peu prétentieux, le texte de Harry Ross ne l’est pas moins : après la concision émouvante des stances de Rimma Dalos, on reste sur sa faim avec ce long monologue pas toujours passionnant, qui accumule les platitudes et reste relativement banal. Néanmoins, on adhère, et ceci grâce à la performance de la cantatrice, dont l’étendue du registre est étonnante. Au cours des cinq sections de l’œuvre, on l’entend passer sans difficulté du chuchotis (section I) au lyrique (section III) jusqu’à des timbres forcés qui rappellent ceux d’Amy Winehouse dans ses pires moments (début de la section V). La comparaison peut surprendre, mais après tout… Il faut d’ailleurs attendre cette fameuse section V pour voir se dessiner un style musical propre au compositeur, jusqu’ici un peu dilué dans un chaos musical trop consensuel. Dai Fujikura a des moyens d’expression et du talent : il parviendra certainement à obtenir au cours des années à venir ce style qui lui manque encore.

Pour finir, Pierre-Laurent Aimard venait sur scène défendre les Sept Haïkaï d’Olivier Messiaen. Peu de choses à dire sur le jeu du pianiste, précis, métronomique et éclairé de moments de poésie lors des cadences solistes. Il aurait en fait mieux valu conclure la soirée sur des pièces pour piano seul : les Sept Haïkaï n’appartiennent vraiment pas au Messiaen inspiré et ont, il faut le dire, plutôt mal vieilli. Il n’en reste pas moins que ce Domaine privé a donné à entendre au public de la Cité de la Musique un très grand moment de musique de notre temps. Tous nos remerciements à Pierre-Laurent Aimard pour ce voyage printanier.

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- Paris
- Cité de la Musique.
- 02 avril 2008.
- Charles Ives (1874-1954), The Unanswered Question ; György Kurtág (1926), Scènes d’un roman Op.19 ; George Benjamin (1960), Three Inventions ; Dai Fujikura (né en 1977) …as I am…Création ; Olivier Messiaen (1908-1992), Sept Haïkaï
- Loré Lixenberg, Maria Husmann : mezzo-sopranos
- Pierre-Laurent Aimard : piano
- Ensemble Intercontemporain
- Susanna Mälkki, direction

[1] Traduction d’Ivanka Stoianova.











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