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La Flûte enchantée à Bastille : un coup d’Epeda dans l’eau

samedi 13 décembre 2008 par Pierre Brévignon
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© Frédérique Toulet / Opéra national de Paris

Voilà trois ans, cette production de la Fura dels Baus à Bastille s’était attirée les foudres d’un public et d’une critique déçus par une mise en scène encombrante et par la disparition des récitatifs de Schikaneder, remplacés par un poème verbeux confié à Dominique Blanc et Pascal Greggory. Cette reprise réserve une bonne surprise et une mauvaise surprise : les récitatifs originaux du singspiel ont été rétablis, mais la mise en scène de la Fura, ce collectif catalan pourtant à l’origine de splendides réalisations (la Damnation de Faust à Salzbourg en 1999 et le Château de Barbe-Bleue à Garnier la saison dernière occupent une place de choix dans notre panthéon personnel) n’a pas changé. Et assume à elle seule l’entière responsabilité du naufrage de ce spectacle.

Rarement, disons-le, on aura vu dispositif scénique aussi peu adapté aux impératifs d’une production opératique. On hésite à les rappeler ici, tant ils semblent frappés au coin du bon sens : accentuer la lisibilité de l’action et des ressorts dramatiques du livret, rester au service de la musique sans jamais chercher à rivaliser avec elle. Les règles sont certes faites pour qu’on les détourne, mais les dix matelas géants qui encombrent la scène de l’Opéra-Bastille pendant les deux interminables heures de cette pathétique Flûte révèlent une démarche d’une tout autre nature : tout se passe en effet comme si la Fura dels Baus avait délibérément choisi de nuire à l’œuvre de Mozart, de s’en servir comme d’un faire-valoir, de ramener cette moralité en musique au niveau d’un banal argument de clip vidéo choc et toc, dont la laideur et la vacuité visuelle semblent un hommage aux programmes de TV6, l’éphémère chaîne musicale des années 1980 (avec un Papageno aux cheveux rouges dans le rôle de Childéric). Devant ce déferlement de projections vidéos (sarabandes de mots-clés - à suivre en parallèle avec le surtitrage, sans doute ? -, animations 3D évoquant les glorieux balbutiements de l’informatique), d’accessoires grotesques escamotés sitôt qu’apparus (piscine de balles, chariots-élévateurs, Gameboy des Trois Enfants, gants Mapa en guise de cadenas, frigidaire-sarcophage de l’Orateur, micro-caméra utilisée par les chanteurs pour dédoubler sur grand écran l’action scénique), de poulies, crochets et cordes largués à tout bout de champ depuis les cintres (et manipulés en permanence sur scène par une trentaine de machinistes en blouse blanche dont le laborieux ballet, censément discret, offre un extraordinaire exemple de parasitage visuel, à l’image d’un vieil oncle aux facéties lourdingues sabotant les photos de famille à coups d’oreilles d’âne), on se rappelle avec émotion que cette même scène a accueilli, il n’y a pas si longtemps, la splendeur dépouillée d’un Tristan où la vidéo servait autrement la musique et le drame [1].

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Erika Miklosa
© Frédérique Toulet / Opéra national de Paris

Rendant compte de cette autre calamité visuelle qu’était le film Mamma Mia, un critique new-yorkais a écrit qu’au bout d’un quart d’heure il s’était senti obligé de regarder ses pieds tant il avait honte de ce qui se déroulait à l’écran. Sans céder à cette tentation, reconnaissons que nous aurions volontiers recouru à ce stratagème pour essayer de profiter au mieux de cette fioriture très accessoire du spectacle de la Fura dels Baus nommée « musique de Mozart ». D’autant qu’en cette soirée du 10 décembre, le plateau vocal semble très affûté – une fois passées les premières hésitations d’un Shawn Mathey quelque peu falot – et que l’orchestre emmené par Thomas Hengelbrock sonne avec une fraîcheur et une verdeur qui siéent magnifiquement à cette fable féerique. Mais Alex Ollé et Carlos Padrissa ont pensé à tout : pour rappeler leur présence aux malheureux qui se hasarderaient à fermer les yeux, ils ont bien pris garde d’agrémenter leurs jeux de matelas d’un bruit constant de soufflerie. Au moment des dialogues, c’est, on l’aura compris, un enchantement. On préfère encore les bruitages cinématographiques (bourrasques tempétueuses, pépiement d’oiseaux) qui surviennent lorsque, entre deux scènes, le changement de décors s’éternise, laissant le plateau désert et la fosse d’orchestre inerte…

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Shawn Mathey et Maria Bengtsson
© Frédérique Toulet / Opéra national de Paris

Dans ces conditions, grâces soient rendues aux Trois Dames, affublées de tétons et pubis lumineux du meilleur effet, pour avoir su investir leur chant d’une émotion réelle ; louons le jeu canaille parfaitement dosé de Papageno, aussi à l’aise dans la scène de pendaison que dans le duo facétieux avec Papagena ; applaudissons la performance d’une Reine de la Nuit aux vocalises aussi éblouissantes que sa parure pailletée ; et remercions la splendide Pamina de Maria Bengtsson d’avoir su nous faire oublier, le temps d’un Ach, ich fühls poignant d’humanité charnelle, l’assommante pantalonnade de cette Flûte sponsorisée – ça ne s’invente pas – par les matelas Treca. Zu Hilfe, Zu Hilfe !

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- Paris
- Opéra Bastille
- 10 décembre 2008
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Zauberflöte. Singspiel en deux actes sur un livret d’Emmanuel Schikaneder. - Mise en scène : La Fura dels Baus (Alex Ollé, Carlos Padrissa, Valentine Carrasco, Jaume Plensa)
- Tamino : Shawn Mathey ; Pamina : Maria Bengtsson ; Papageno : Russell Braun ; Papagena : Maria Virginia Savastano ; Sarastro : Kristinn Sigmundsson ; Monostatos : Wolfgang Ablinger-Sperrhacke ; Reine de la Nuit : Erika Miklosa ; L’Orateur : José Van Dam ; Première Dame : Iwona Sobotka ; Deuxième Dame : Katija Dragojevic ; Troisième Dame : Cornelia Oncioiu
- Choeurs de l’Opéra national de Paris. Chef des Chœurs, Alessandro Di Stefano
- Orchestre de l’Opéra national de Paris
- Thomas Hengelbrock, direction

[1] Dans un registre opposé, on se rappelle aussi le formidable foutoir scénique d’un Temps des Gitans où le foisonnement d’idées et d’images faisait naître l’émotion, l’émerveillement et le rire.











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