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La Fenice et les Vêpres de Monteverdi : une vraie histoire d’amour

lundi 7 février 2011 par Philippe Houbert
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Jean Tubéry
DR

En ce lundi 31 janvier, la capitale offrait plusieurs destinations aux mélomanes. Les stars, ou supposées telles, scintillaient : Dudamel à Pleyel, Renaud Capuçon au Théâtre des Champs-Elysées, Alagna le fils maudit à Bastille. Pendant ce temps, quelques artisans de la musique proposaient l’un des immenses chefs d’œuvre de l’histoire de la musique : les Vêpres de la Vierge de Claudio Monteverdi.

Comme le souligne remarquablement Jean Tubéry dans la note de programme, rarement une œuvre musicale aura autant séduit malgré (ou peut être simplement du fait de) l’extrême complexité des questions qui se posent à son égard : monument semblant très composite, diversité des styles de composition, matière tantôt figurative, tantôt narrative ? A ces questions formelles et qui amènent soit à privilégier la vision d’ensemble soit à mettre en exergue chaque composante, s’ajoutent le casse-tête interprétatif : un par voix ou chœur ? Utilisation instrumentale en doublure des voix ou au sein de la basse continue ? Travail sur la polyphonie et la polyrythmie ; traitement spatial de la polychoralité ; intégration du plain chant ; ornementation …. j’en passe et des meilleures.

Si le terme « artisan » a été employé plus haut, c’est parce qu’il nous semble bien refléter l’approche que Jean Tubéry a souhaité avoir dans cette œuvre qu’il côtoie désormais depuis de nombreuses années, soit en tant que cornettiste, soit en tant que chef (et soliste instrumental dans quelques parties). Il faut bien l’avouer – et c’est là que résidera notre seule réserve importante quant à ce concert – la salle Gaveau, si formidable d’acoustique pour des récitals de mélodies ou de petits ensembles, se prête assez médiocrement à l’exécution d’une œuvre aussi complexe (on sentit à plusieurs reprises les hésitations des chanteurs quant à se souvenir de l’emplacement qui devait être le leur dans chaque pièce) et fondamentalement sacrée, même si l’acquisition du style théâtral (Orfeo n’est vieux que de trois ans en 1610) a influencé certaines pièces, notamment les antiennes. On est donc habitué à une acoustique plus réverbérée que celle de la salle Gaveau. Nous ne savons si ceci a pu jouer dans les hésitations du début de l’exécution mais le Domine ad adjuvandum initial nous apparut un peu pagailleux et le premier grand psaume Dixit Dominus fut pris un peu comme si chef, instrumentistes et chanteurs marchaient sur des œufs.

Les réserves acoustiques émises et les hésitations initiales passées, ce que Jean Tubéry, son ensemble La Fenice, le chœur Arsys Bourgogne et les solistes réunis nous offrirent fut tout simplement remarquable. Le feu d’artifice débuta avec un Nigra sum dont les madrigalismes expressifs furent magnifiquement rendus par Jean-François Novelli (qui remplaçait au pied levé Hans-Jörg Mammel). Puis le psaume Laudate pueri, à la liberté rythmique fascinante mais déroutante, donna lieu à une mise en place parfaite. Les belles Céline Scheen et Claire Lefilliâtre y rivalisèrent de virtuosité. Le Pulchra es qui suivit mit encore en valeur les deux chanteuses, Céline Scheen brillant dans les passages les plus périlleux. Le psaume Laetatus sum fut un peu moins réussi, avec des intonations approximatives lors de l’entrée des femmes du chœur, puis quelques passages solistes en « quilisma » (cette répétition très rapide d’une note par émission d’un son guttural) pas parfaits. Le Duo Seraphim, apothéose du quilisma et de l’ornementation, vit débuter ce qu’on peut bien appeler, au bon sens du terme, le show Jan Van Elsacker, parfait d’expressivité et de technique.

Le psaume Nisi Dominus, très difficile à mettre en place spatialement (solistes au premier balcon côté jardin, avec les cuivres derrière eux ; chœur en fond de scène, cordes à droite côté cour) fut très réussi. Si les précédentes antiennes , notamment le Duo Seraphim, constituent en général le sommet des interprétations des Vêpres, ce soir-là, ce fut le Audi caelum qui, grâce au talent de Jan Van Elsacker et à celui de Jean-François Novelli, ce dernier assurant les effets d’écho, qui remporta tous les suffrages. Le Lauda Jerusalem réunit toutes les forces dans une mise en place impressionnante de précision.

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La Fenice
DR

Il est dommage que la pause ait été si longue (était elle bien nécessaire, d’ailleurs ?) car le charme dans lequel la première partie, et spécialement les dernières pièces, nous avaient plongé, eut du mal à resurgir après. Et pourtant, après la Sonata sopra Sancta Maria ora pro nobis, l’hymne Ave maris stella, si archaïque dans son écriture, avec ses références à l’art de Gabrieli, nous proposa de nouvelles émotions, notamment dans le verset où le cornet de Jean Tubéry accompagnait la délicieuse voix de Céline Scheen. Mais le meilleur était encore à venir avec le Magnificat final dans lequel Monteverdi réussit la fusion entre « prima prattica » et « seconda prattica ». Le début fut magique mais du Et misericordia à l’Esurientes, ce sont les portes du paradis qui semblèrent s’ouvrir, au point, reconnaissons-le, que la beauté de la musique nous fit complètement oublier les interprètes, ce qui est sans doute le signe le plus tangible d’une interprétation hors pair.

Il faut ici remercier le travail mené par Jean Tubéry et son ensemble, incluant le formidable chœur Arsys Bourgogne (Pierre Cao, son chef, était dans la salle), au profit de cette musique italienne des fin du XVIème-début XVIIème siècle, dont les Vêpres de Monteverdi constituent évidemment le point culminant . Un superbe concert qui eût gagné à être donné en église (l’Oratoire du Louvre par exemple) et superbement conclu par une autre pièce sacrée de Monteverdi, un Adoramus te, puis par la reprise de la fin du Magnificat.

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- Paris
- Salle Gaveau
- 31 janvier 2011
- Claudio Monteverdi (1567-1643), Il Vespro della Beata Vergine – 1610
- I Favoriti de la Fenice : Céline Scheen, soprano ; Claire Lefilliâtre, soprano ; Jean-François Novelli, ténor ; Jan Van Elsacker, ténor
- Choeur Arsys Bourgogne, dont interventions solistes : Jean-Christophe Clair, alto ; Branislav Rakic et Benoît Forcherot, ténors ; Hubert Dény et Lionel Meunier, basses
- Ensemble La Fenice
- Jean Tubéry, cornet et direction






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