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La Dame de pique à l’Opéra de Monte-Carlo

jeudi 30 avril 2009 par Cyril Brun
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© Opéra de Monte-Carlo

Dame de Pique ou Quatrième symphonie ? Il est bien difficile de dissocier ces deux œuvres. Difficile de les interpréter avec justesse sans relire aussi la Pathétique à la lumière de la fin tragique du compositeur si peu de temps après sa création. Une trilogie biographique et allégorique ? La période romantique qui lui sert d’écrin prête en tout cas à une telle lecture. Tchaïkovski lui-même semble nous y inviter. Comment ne pas lire dans cette explication du fatum de la symphonie n°4, un programme symphonique de la Dame de Pique ? « Mais les rêves ont peu à peu envahi toute l’âme. Tout ce qui était sombre et triste est oublié. Le voici, le voici le bonheur. Non ! Ce n’était que des rêves et le fatum nous en réveille : c’est ainsi que toute la vie humaine est une alternance perpétuelle de réalité pénible et de rêves de bonheur fugitifs. »

Finalement, la Dame de Pique qui au départ ne semblait pas inspirer Tchaïkovski, n’est autre qu’une mise en scène de sa conception de la vie. On en comprend d’autant mieux les accents dramatiques, la puissance évocatrice de sa musique et la richesse musicale et instrumentale de l’œuvre, conçue comme un autre poème symphonique ; l’épisode de l’orage n’étant du reste pas sans rappeler La tempête. D’aucuns pourront contester le choix de Guy Joosten de ne pas resituer la scène au siècle de Catherine, mais de la maintenir dans ce XIXe siècle qui fut celui du compositeur. Toutefois, ce choix a pour mérite de mettre en exergue le drame profond du destin incontournable. Un tel choix illustre peut-être mieux qu’une mise en scène classique, cette trilogie du destin même de Tchaïkovski. Certes, cela a entraîné la suppression de la Bergère sincère, trop anachronique, mais cette ellipse n’a fait que renforcer la tension dramatique de l’interprétation.

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© Opéra de Monte-Carlo

Interprétation magistrale de tous les protagonistes. L’orchestre d’abord qui dès les premiers accords a témoigné d’une grande cohésion sonore et d’une excellente maîtrise de l’accompagnement des voix, posant avec finesse et légèreté, les accords les plus graves ; présent et discret pour relever l’intensité dramatique des voix. Le chœur, pour sa part, remarquable tant dans le jeu que dans le chant, connut cependant quelques difficultés de diction, notamment sur l’air du temps de mai, Trois cartes, ou encore dans la reprise du chœur des femmes sur le second tableau du premier acte. Légère difficulté qui alourdissait passagèrement la fluidité. On pouvait de même regretter une forte saturation sonore dans les aigus au moment des tutti et particulièrement sur l’ouverture du second acte, mais il fut absolument superbe sur l’entrée glorieuse de la tsarine (malgré cette saturation). Au-delà de ces remarques, la fosse et la scène parfaitement unies et équilibrées ont très vite saisi le public pour le conduire, souffle coupé, au drame final, sans lui laisser l’ombre d’un répit, tant le jeu était prenant et l’excellence au rendez-vous.

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© Opéra de Monte-Carlo

De très belles voix, chaudes et profondes, tenaient magistralement tous les rôles, particulièrement ceux d’Hermann, de la comtesse, très applaudie, et de Lisa. Même la nette concurrence des voix d’Hermann et du prince dans le premier acte, qui aurait pu être musicalement gênante, venait souligner la mise en place de l’intrigue dans le face à face des destins. Destin languissant omniprésent comme le rappelle la récurrence du thème des trois cartes, finement souligné par les doubles croches de l’orchestre. Fatum violement présent dans un orage magnifiquement campé par l’orchestre, décidément partie prenante d’un opéra dont il est finalement le premier conteur. Magnifique entre toutes, la comtesse : chacune de ses apparitions en faisait une icône de ce destin aux visages multiples. Par son vécu, somme de destins accomplis, par le mystère des cartes, source des destins à venir, et par sa mort, destin fatal incarné, Ewa Podlès, tour à tour femme dure, douce, émue, terrifiée, terrifiante, fut sublime dans sa mort. À ce moment du reste, tout l’orchestre était au diapason dans un équilibre irréprochable. Le prince, quant à lui, très émouvant, attendrissant, fut vocalement plus à l’aise, sur le dernier acte qu’au second où sa voix un peu sourde restait en retrait. Si les timbres des voix d’Hermann et de Lisa ne se mariaient pas toujours très bien, ils livrèrent tout au long de l’œuvre un magnifique duo qui a lui seul pouvait illustrer les combats intérieurs que ce fatum livrait chez Tchaïkovski. On n’en finirait pas de souligner les moments de charme et d’excellence de cette soirée dont l’apothéose fut peut-être le dernier acte dans lequel la puissance des voix et leur qualité formaient avec l’orchestre une parfaite unité, renforçant une mise en scène sobre mais d’une puissance évocatrice redoutable. Enfin comment ne pas souligner la précision et la maîtrise du jeune chef russe Dmitri Jurowski. Si l’on pouvait reconnaître la patte familiale dans l’expression russe, c’est incontestablement au profit d’un talent réel. Il est un fait qu’il y a dans la musique russe un quelque chose que même les meilleurs chefs ne parviennent pas à restituer et dont seuls les chefs russes semblent avoir le secret !

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- Monte-Carlo
- Salle Garnier
- 24 avril 2009
- Piotr Illytch Tchaïkovski (1840-1893), La dame de pique. Opéra en 3 actes Livret par Modeste Tchaïkovski et Piotr Tchaïkovski, d’après l’histoire de Alexander Pouchkine
- Mise en scène, Guy Joosten ; Décors, Johannes Leiacker ; Costumes, Jorge Jara Herman, Vladimir Galouzine ; Lisa, Barbara Haveman ; Comtesse, Ewa Podles ; Comte Tomsky, Dmitri Oulianov ; Pauline, Svetlana Lifar ; Prince Yeletsky, Jean-François Lapointe ; Chekalinsky, Alexandre Kravets ; Surin, Adrian Sampetrean ; Chaplitsky, Guy Gabelle ; Gouvernante, Sofia Aksenova ; Narumov, Grigori Soloviov ; Masha, Natacha Kowalski ; Maître de cérémonie, Guy Gabelle
- Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo ; Membres de la Chorale de l’Académie de musique Rainier III. Chef des chœurs, Stefano Visconti
- Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
- Dmitri Jurowski, direction











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