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L’origine du froid

dimanche 18 avril 2010 par Thomas Rigail
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Osmo Vänskä
DR

Beau programme Sibelius-Elgar-Nielsen pour l’Orchestre de Paris, avec à sa tête un chef parachuté spécialiste des musiques du nord, Osmo Vänskä. Le résultat souffle, c’est de circonstance, le chaud et le froid.

Le chaud et le froid, mais pas forcément là où on l’attend : d’un côté, un Concerto pour violoncelle d’Edward Elgar presque intégralement raté ; de l’autre, une excellente Cinquième symphonie de Carl Nielsen.

Dès l’exposé du thème à l’alto puis au violoncelle à 1 se fait jour le problème qui marquera le Concerto pour violoncelle d’Elgar : l’absence totale de phrasés. Attaché à une vision de la note, limitant les contrastes entre les phrases, étouffant les accents et les respirations nécessaires à la création de phrases mélodiques intelligibles, la direction d’Omo Vänska ne crée aucune continuité du discours et réduit l’accompagnement à une série de verticalités qui ne dépassent pas mélodiquement l’appogiature. Tout le poids de la conduite est posé entre les bras de la soliste : en comparaison de l’orchestre, Alisa Weilerstein charge son jeu d’un vibrato abusif et d’une tendance à l’extatisme fabriqué mais parvient à donner des véritables phrases. Mais ce jeu chargé se retourne contre elle quand elle n’est pas appuyée par un accompagnement approprié : elle est trop dans l’intensité constante pour compenser une direction d’orchestre anémique et ne peut à elle seule prendre en charge la forme. Pour rester dans ce début, c’est ce qui arrive à la belle phrase lyrique qui amène le premier tutti au chiffre 4 : l’exposé du thème qui précédait étant déjà très investi, Alisa Weilerstein ne peut donner le surplus de poids nécessaire à la progression à cet instant et donner ainsi l’élan au tutti – tutti de toute manière rigide et étouffant. Par la suite, à partir de la modulation à 8’, la soliste aura beau afficher des qualités, l’orchestre est trop anémique pour donner autre chose qu’un accompagnement décharné, souvent incompréhensible tellement il ressemble à un éparpillement de motifs voire de notes esseulées, qui ne rejoint jamais le jeu du violoncelle, ne l’accompagne pas, ne dialogue pas avec lui, ne s’y oppose pas, mais se déroule en une accumulation de blocs rigides, et ne prend jamais les divers rôles de ponctuation et de répliquant qui devraient être les siens.
Dans ces conditions, les deuxième et troisième mouvements ne peuvent être que pires : le deuxième parce que son orchestration déjà éparpillée sur le papier doit être englobée dans une conduite à une hauteur supérieure pour faire sens, ce qui n’est jamais le cas en dépit d’un tempo assez rapide et d’une soliste qui se sort habilement de sa partie ; le troisième parce que le lyrisme passionné du violoncelle nécessite le soutien d’un accompagnement qui déploie réellement l’harmonie dans la durée pour pleinement s’exprimer. Ici, rien de cela. Nous passerons rapidement sur le quatrième mouvement, le plus raté, dénué ici de toute forme.

Quelle surprise donc que la réussite dans la trop rare Cinquième symphonie de Nielsen. L’orchestre y révèle ses forces, et en premier une petite harmonie sublime, autant en groupe qu’en solo, à chacune de ses interventions (le basson de l’introduction, la cadence de fin du premier mouvement de la clarinette…). Les cordes, si elles manquent parfois de franchise dans les attaques et de force (par exemple, dans le premier mouvement, le thème à 11 et à 14 peine à s’extirper du tutti), affichent une belle limpidité de la texture et donnent un deuxième mouvement vigoureux et homogène. Seuls les cuivres déçoivent : trompettes et trombones manquant de brillant et sans vigueur, cors solides en solo mais sans relief en groupe, ils ne parviennent pas à instaurer la puissance sonore et la clarté de timbre nécessaire à certains moments clés de la partition (notamment la fin du deuxième mouvement à partir de 113). L’avantage de leur faiblesse, c’est qu’on entend d’autant mieux les bois qui restent le point fort de l’orchestre.

La direction d’Osmo Vänskä montre des qualités toutes autres que dans la première partie : dans cette œuvre où il s’agit de glisser d’une mélodie à l’autre et d’équilibrer les pupitres dans la polyphonie en strates, le chef parvient non seulement à donner de vraies phrases dans les voix individuelles mais également à créer une continuité satisfaisante. Une caisse claire très présente sans être agressive, une pulsation assurée sans être rigide et un bel équilibre des strates sonores assurent un premier mouvement d’une résolution qui ne tombe pas dans le martial, froid et précis sans être inexpressif, et qui est conduit avec fermeté dans son crescendo progressif. Le grand tutti qui achève le mouvement est un peu déséquilibré par des percussions envahissantes, ou plutôt par des cordes et des cuivres qui n’ont pas la force de s’imposer, mais l’ensemble reste d’une belle tenue. Le deuxième mouvement sera peut être meilleur encore : soutenu par des cordes véhémentes et très impliquées, le chef parvient à donner une cohérence mélodique et harmonique à l’enfilade de traits rapides, bien différenciés et équilibrés dans la polyphonie, et à construire une progression rationnelle entre les épisodes. Le fait que l’andante un poco tranquillo à 82, quoi que bien pensé sur le plan agogique, soit le seul moment qui paraisse précisément épisodique, rattaché un peu artificiellement à la continuité, est la preuve de la très belle tenue des trois premiers quarts de la partition, et si l’allegro final n’atteint pas l’incandescence laissée espérée par le début et demandée par Vänskä à cause de cuivres trop ternes, qui dévaluent la texture globale de l’orchestre plutôt qu’ils ne l’enrichissent, cela reste une interprétation bien pensée et maîtrisée, qui incarne avec sens et rigueur la richesse formelle et instrumentale de la partition.

La Fille de Pohjola de Sibelius qui ouvrait le concert était entre ces deux extrêmes qualitatifs : des bois superbes (belle introduction, y compris du violoncelle solo), des cuivres qui gèrent mal les phrasés demandés par le chef (par exemple les courts crescendos à C et à O, trop brusques et pas très précis), des cordes qui manquent de franchise dans les attaques (les accords lourés dans la coda) et de précision rythmique dans les motifs rapides mais qui restent honnêtes, et une direction qui rate ses transitions (par exemple au moderato), ne rendant pas tout à fait compte des particularités formelles de l’œuvre, mais qui parvient ponctuellement à réaliser des moments fougueux et bien équilibrés (à partir de J). Une exécution en demi-teinte, donc, dans laquelle l’orchestre révèle ses faiblesses : il y a ici d’indéniables qualités individuelles et un vrai potentiel qui s’est régulièrement réalisé dans la Symphonie n°5 de Nielsen, mais les musiciens semblent avoir des difficultés à les exploiter en groupe, les pupitres sonnant souvent loin de leurs possibilités, ne serait-ce qu’en terme d’intensité sonore – les cordes notamment, par manque d’homogénéité et de solidité dans les attaques, ne sonnent pas toujours aussi bien qu’elles le pourraient, en dépit de franches qualités de timbre et de phrasé. Néanmoins, il faut ajouter qu’en comparaison de la saison passée, l’Orchestre de Paris affiche aujourd’hui une forme très supérieure, et promet beaucoup pour l’arrivée de Paavo Järvi à sa tête, d’autant que le nouveau directeur musical a prévu un certain nombre de programmes dans l’esprit (réjouissant, cela va sans dire) de celui de ce soir.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 14 avril 2010
- Jean Sibelius (1865-1957), La fille de Pohjola Op.49
- Edward Elgar (1857-1934), Concerto pour violoncelle en mi mineur Op.85
- Carl Nielsen (1865-1931), Symphonie n°5 op.50
- Alisa Weilerstein, violoncelle
- Orchestre de Paris
- Osmo Vänskä, direction






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