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« L’opéra derrière les sonates » : Tolomeo ed Alessandro de Domenico Scarlatti –

mardi 20 janvier 2009 par Philippe Houbert
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Klara Ek
© Sussie Ahlburg

Si grâce à une longue lignée d’interprètes - de Horowitz, Guilels et Michelangeli à Leonhardt, Hantaï et autres Staier -, le répertoire des 555 sonates pour clavier de Domenico Scarlatti commence à nous être très familier, les œuvres vocales étaient plutôt à aller chercher du côté du père, Alessandro.

C’est dire si la version de concert, donnée au Théâtre des Champs-Elysées, du sixième opéra de Domenico était attendue. Ce Tolomeo ed Alessandro overo la Corona disprezzata fait donc partie d’une série de douze « drammi » - chiffre ridicule si on le compare aux œuvres du même genre du papa (une centaine) – composés entre 1703 (Domenico avait 18 ans) et 1718 à Naples, puis à Rome.

Après ses trois premiers opéras, le jeune Domenico s’installa dans la ville papale pour offrir ses services à la reine exilée Maria-Casimira de Pologne.
Période propice aux découvertes et aux expériences puisque traversée par la réforme prônée par l’Académie de l’Arcadia, consistant à vouloir redonner ses lettres de noblesse à la tragédie classique au détriment du mélange des genres cher aux vénitiens et dont le Couronnement de Poppée pouvait paraître l’archétype : travestissements, grand nombre de personnages, héroïsme souvent bafoué par l’immoralité.
Le contrôle de soi, la maîtrise des passions, le héros vertueux démontrant esprit de sacrifice, clémence, grandeur d’âme, devinrent les mots d’ordre de ces réformateurs. Le genre s’affermira pour donner naissance à l’opera-seria qui dominera la production lyrique tout au long du XVIIIème siècle pour mourir avec la Clémence de Titus de Mozart.
Entre 1710 et 1714, ce sont sept opéras que Domenico fit donner dans le petit théâtre que la reine de Pologne avait fait construire dans son palais romain. Notre Tolomeo est le troisième de la série et fut représenté le 19 janvier 1711.

L’œuvre s’inscrit délibérément dans les nouveaux canons du drame réformé : une intrigue historique (un prince – Tolomeo - banni par sa mère), une triple intrigue amoureuse (rendant d’ailleurs la lisibilité du livret assez mal commode, surtout avec les coupes sombres pratiquées dans la représentation au troisième acte), la vertu du frère du prince – Alessandro – trouvant à s’exercer en rendant le trône à Tolomeo (Ptolémée en français), le tout constituant une jolie allégorie puisque le fils de la reine Maria-Casimira s’était vu contraint de céder le trône de Pologne à son frère aîné [1].

La partition conservée (le premier acte à Milan, les deux autres, récemment découverts dans une bibliothèque de Londres) indique six chanteurs (quatre sopranos et deux altos), tous castrats au temps de la création – six femmes dans notre représentation – et un orchestre comprenant flûtes, hautbois, cordes et continuo. A quelques rares exceptions près (air de Seleuce I, 9 ou au tout début du deuxième acte), Domenico Scarlatti ne confie pas de parties solistes à certains instruments, les vents se contentant, la plupart du temps, de doubler les cordes. 34 numéros vocaux dont deux duos et le chœur final.

Vocalement, les airs, presque tous de forme ABA’, donnent souvent place aux « affetti », comme dans l’air de Dorisbe (II, 3) où les changements de tempi d’une section à l’autre illustrent l’évolution des sentiments du personnage, de la vengeance au remords.
Nous ne sommes pas non plus dans l’opéra haendélien de Londres où les castrats seront devenus de telles vedettes que les compositeurs n’auront de cesse de leur offrir toutes les ressources de la virtuosité. C’est une atmosphère « agréable, poétique et plaisante « (pour reprendre certains commentaires de l’époque) qui préside plutôt que de grands éclats virtuoses.

On ne saurait trop remercier Alan Curtis, à la tête de son Complesso Barocco, de poursuivre sa quête dans ce répertoire, si important en nombre d’œuvres et si capital à connaître pour comprendre l’évolution du genre opéra au début du XVIIIème siècle.
Il est pourtant dommage que ses recherches semblent se limiter à la découverte des partitions et n’aille pas jusqu’à en rendre toutes les beautés. Si nous ne supportons guère les spécialistes du baroque qui font un sort à chaque note, à chaque mesure (Spinosi, par exemple), nous n’avons pas plus de goût pour le genre d’exécution que Curtis porte à sa « perfection » : le baroque débité au mètre, à la minute, au kilo (vous laissant le choix de l’unité), toutes les notes étant égales, sans l’ombre d’une surprise. Quand un air part sur un tempo donné, vous pouvez déclencher le métronome, ça tombera pile poil à la double barre de mesure finale. Si encore l’ensemble instrumental était parfait ! Mais on est assez loin du compte, avec de fréquents décalages dans les cordes, les trop rares parties solistes étant assez peu élégantes. Bref, un ennui moins que discret nous aurait gagné s’il n’y avait eu la partie vocale.

Là, c’est le bonheur quasiment parfait. Si Ann Hallenberg (Tolomeo au timbre chaud et prenant), Véronique Gens (remplaçante de luxe en Alessandro, avec sa légendaire distinction, une juste projection de la voix qui transforme le moindre mot en émotion) et Roberta Invernizzi (Elisa, sœur du roi Araspe, amoureuse du berger qu’était devenu Tolomeo, mais aimée d’Alessandro – vous suivez ? – pétillante, drôle, cherchant presque à rompre la placidité du chef) nous sont bien connues et ne firent que confirmer tout le bien que l’on pense d’elles, la grande découverte de la soirée fut, à notre sens, la Seleuce (la bien-aimée de Tolomeo et qui subit les assauts amoureux d’Araspe) de la jeune suédoise Klara Ek. Une voix peu baroque (pas mal de vibrato) mais un style très châtié et une capacité d’expression très supérieure à la moyenne.

En dépit d’une grippe qui rendit son émission un peu trop nasale ou engorgée, l’Araspe de Theodora Baka fut de qualité (rôle sans doute le plus virtuose des six). Seule la Dorisbe (amante abandonnée d’Araspe) de Tuva Semmingsen nous parut un ton légèrement en-dessous, avec ses minauderies pas toujours contrôlées vocalement.
Une découverte très intéressante et la confirmation que le chant baroque se porte bien et a de bien beaux jours devant lui.

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– Paris
– Théâtre des Champs-Elysées
– 17 janvier 2009
- Domenico Scarlatti (1685-1757), Tolomeo ed Alessandro
- Tolomeo , Ann Hallenberg ; Alessandro , Véronique Gens ; Seleuce , Klara Ek ; Elisa , Roberta Invernizzi ; Araspe , Theodora Baka ; Dorisbe , Tuva Semmingsen
- Il Complesso Barocco
- Alan Curtis, direction

[1Dans des conditions un peu moins flatteuses que dans le cas d’Alessandro, mais on ne va pas chipoter






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