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L’étrange beauté de Lady Sarashina

lundi 23 février 2009 par Philippe Houbert
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© Pierre Grosbois

A quelques semaines d’intervalle, et à quelques dizaines de mètres de distance, l’Opéra Garnier et l’Opéra Comique viennent de nous présenter deux opéras contemporains, réussites l’un et l’autre, dont le moins que l’on puisse dire est que leurs compositeurs (Philippe Boesmans pour l’un, Peter Eötvös pour l’autre) ont des lettres. Un Gombrowicz shakespearien pour Boesmans, après avoir emprunté à Schnitzler et Strindberg ; un grand classique de la littérature japonaise classique pour Eötvös, après Tchékhov, Genet et Kushner.

Pour le compositeur hongrois, c’est un double retour à la littérature japonaise. En 1998, il avait déjà conçu sa version des Trois sœurs de Tchekhov dans l’esprit du ballet et du théâtre japonais. D’autre part, un an plus tard, il donnait, au cours du festival de Donaueschingen 1999, une œuvre d’une grosse quarantaine de minutes intitulée As I crossed a bridge of dreams, fondée sur ce journal de Sarashina, réutilisée dans ce nouvel opéra. L’Opéra Comique reprend ici la production de la création à l’Opéra de Lyon en mars 2008.

Qui est cette Lady Sarashina ? Une femme cultivée qui vécut sous le règne de la dynastie Heian (XIème siècle), époque où les femmes prennent une importance dans la société japonaise, comme nous le montre aussi le célèbre « Dit du Genji » dont notre Sarashina était friande. Cette femme laissa un journal tenu de l’âge de douze ans jusqu’à sa mort à cinquante ans, récit qui rassemble impressions laissées par la nature, descriptions de lieux, réflexions autour de la vie et de la mort, parcours initiatique, faits et gestes de la vie quotidienne incluant la rencontre troublante avec un homme lettré et, chose très surprenante pour l’époque, relations de rêves.
De ce texte, que Eötvös a souhaité utiliser dans sa traduction anglaise (souci d’universalité et refus d’exotisme), le compositeur a retenu neuf scènes précédées d’une ouverture et suivie d’un épilogue.

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© Pierre Grosbois

A part la première scène (Printemps) et la dernière (Destin), les autres présentent une réelle action scénique au cours de laquelle, au récit de la narratrice, répondent en contrepoint des échanges entre divers personnages, réels et rêvés, tenus par un trio vocal (soprano, mezzo, baryton). Les langages de la narratrice et des autres personnages se distinguent, Sarashina étant la seule à utiliser la voix naturelle, les parents, les relations de la cour et les êtres rêvés étant sonorisés. L’usage de micros n’est pas fait pour amplifier les voix mais pour rendre parfaitement audibles de simples chuchotements, pour rendre l’auditeur complice du moindre élément de l’action scénique.
De même, Eötvös dispose dans la salle (côté jardin, côté cour et en fond de salle), trois clarinettistes, de façon, à abolir la distance entre salle, fosse et scène.

Musique d’une grande sensualité, refusant de succomber au piège de l’exotisme (aucune utilisation d’instruments japonais traditionnels) mais l’utilisation de glissandi aux cuivres et la fusion entre sons naturels et artificiels créent néanmoins une forme de couleur locale.

La mise en scène de Ushio Amagatsu, metteur en scène déjà des Trois sœurs et chorégraphe de l’ensemble Sankai Juku, est d’une rare efficacité en dépit de la minceur du caractère théâtral de l’œuvre. On peut dire que le moindre élément du livret est exploité fort judicieusement sur le plan scénique (masques, costumes tombant des cintres). Enfin, que dire de la beauté stupéfiante des costumes conçus par Masatomo Ota !

Le compositeur avait dirigé la première représentation samedi 14, laissant, pour les deux autres (dont celle du mardi 17 relatée ici) la baguette à Alejo Perez, jeune chef argentin, assistant de Christoph von Dohnanyi à Hambourg. L’orchestre de l’opéra de Lyon nous a semblé être en parfaite fusion avec cette musique.

On ne peut que louer la grande homogénéité du quatuor vocal réuni, avec Mary Plazas dans le rôle-titre (créé par Mireille Delunsch à Lyon), l’excellent baryton Peter Bording, la voix cristalline de Ilse Eerens et le chaud mezzo de Salomé Kammer, grande spécialiste du répertoire contemporain.

Une très belle soirée qui nous réconcilie avec la programmation de l’Opéra-comique, après les très médiocres Didon et Enée et Fra Diavolo.

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- Paris
- Opéra Comique
- 17 février 2009
- Peter Eötvös (né en 1944), Lady Sarashina Opéra en 9 tableaux sur un livret de Mari Mezei d’après le « Journal de Sarashina »
- Mise en scène et chorégraphie, Ushio Amagatsu ; Décors, Natsuyuki Nakanishi ; Costumes, maquillages et coiffures, Masatomo Ota ; Lumières, Yukiko Yoshimoto, Ushio Amagatsu
- Lady Sarashina, Mary Plazas ; La princesse, la jeune dame, une dame du rêve, Ilse Eerens ; L’Impératrice, la mère, la sœur, une dame du rêve, la dame d’honneur, Salomé Kammer ; Le garde, le bouffon, le messager, le père, le chat, le bonze, le gentilhomme, Peter Bording
- Orchestre de l’Opéra de Lyon
- Alejo Perez, direction






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