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L’erratique grand piano de Muza Rubackyte

jeudi 10 décembre 2009 par Théo Bélaud
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Muza Rubackite
DR

Pour une des rares apparitions de la pianiste lituanienne dans une grande salle parisienne, Gaveau exhalait des parfums de soirée de gala : affluence et parures des grands jours, allures de réception diplomatique, personnel d’ambassade et mesures de sécurité attenantes compris. On ne reviendra pas pour autant sur ce qui vaut à Muza Rubackyte d’être une sorte d’emblème d’indépendance nationale. S’agissant de musique, ce qui nous intéresse est bien plutôt sa part d’héritage soviétique qu’elle détient en son piano, elle qui fut, comme Mikhail Pletnev, un des derniers élèves du grand Yakov Flier.

D’entrée de jeu, on sait que l’on n’a pas affaire à n’importe qui. Autant pour la prestance (et l’exigence de silence) que la dame impose à son public que pour son jeu. L’entame de la grande Fantaisie de Mozart vient souligner de façon presque ostensible que l’on est venu écouter du piano de grande tradition, ou de la tradition vivante de grand piano : richesse de l’équilibre harmonique, plénitude chaleureuse du son, décontraction et souple amplitude de la gestuelle, a priori tout y est. Sauf que... il y manque ce qui, dans presque tous les cas où ces qualités fondamentales sont à l’œuvre, ne fait normalement pas défaut : la force de la conduite et l’évidence du discours. Un symptôme particulièrement flagrant de ce problème qui allait hypothéquer une bonne partie de la première partie du récital : la transition vers l’épisode en majeur (les fa dièses répétés), ralentie de manière osée (pourquoi pas), mais marquant avant l’entrée du thème une pause d’un effet incongru, le silence n’imposant aucune solennité ou nécessité particulière. Le reste se poursuit à l’avenant : tout est bien fait voire admirablement réalisé - et on ne parle pas de joli jeu de bon goût ici, mais bien de grand style, remarquable par exemple dans l’absence d’épanchement et la sévérité de la partie en fa mejeur et de l’andantino). Mais avec une frustrante absence de logique formelle et de sens de la transition, dont l’exemple précédent n’est que le plus saillant.

Cette appréciation s’applique tout autant à « la grande » sonate de Mozart en la mineur, à tout le moins à son mouvement lent, ce qui suffit à gâcher l’exécution. Pourtant, là encore, on trouve de bien belles choses, à commencer par la générosité dynamique exempte de duretés du premier mouvement, et le tempo suffisamment retenu du finale (quoiqu’il ne l’est jamais assez, au fond). Les choses se gâtent en revanche dans la mal nommée Clair de Lune, pour le coup jouée intégralement sans ligne directrice tant technique que discursive : jeu intimiste ou viril, propos sentimental ou autoritaire, Rubackyte semble hésiter en permanence entre plusieurs options, et chaque mouvement souffre de ce manque de décision de sorte que l’agogique, la conduite sont aux abonnés absents ; la dernière fois que nous entendions cette sonate, c’était dans l’exécution magistrale de Lise de la Salle. La frustration est ici augmentée du fait que les moyens pianistiques à disposition sont sensiblement de la même catégorie, grosso modo, celle située juste en-dessous des plus grands. Et on en vient donc à se dire, au sortir de cette première partie, que Rubackyte est un de ces rares exemples de disproportion radicale entre les aptitudes des mains et celles de la tête.

Sauf que... c’est une tout autre dimension se révélait à l’entame de la seconde partie. La Funèbre de Rubackyte, il est vrai, ne procure pas tout à fait les frissons récemment offerts par l’ouragan Buniatishvili à La Roque d’Anthéron. Et même dans l’acoustique idéale de Gaveau (à condition de se placer au second balcon), le souvenir de l’impressionnante puissance pure de Yuja Wang relativise le spectacle sonore proposé par la lituanienne. Il n’empêche, cela va nettement mieux, ce grand piano un peu brut de décoffrage trouvant un terrain plus propice à apparaître élégant, et donc, par ce mouvement mystérieux conditionnant l’expression et le discours à l’épanouissement technique, rend le propos interprétatif nettement plus audible, y compris dans une marche bien tenu et un finale aux unissons bien dominés. Un cran encore au-dessus se situe la Fantaisie, dont on craint généralement que le manque de variété n’y ennuie : mais quand le sens de la grandeur est donné par avance par le piano, l’essentiel est sauvé... quand bien même l’imagination reste limitée : n’est-ce pas mieux que l’inverse, après tout ? A cette question éternelle de l’art interprétatif, la réponse est plus évidemment positive quand on en vient au Liszt et au Scriabin le plus luxuriant : la Dante, malgré un trou de mémoire en plein climax compensé avec un aplomb déroutant, et surtout une Cinquième Sonate frisant le grandiose constitue à coup sûr le meilleur d’une soirée pour le moins erratique, mais rappelant néanmoins les vertus des bases pianistiques les plus saines et solides. Au point, après l’emblématique prélude en si mineur de Bach transcrit par Siloti (cheval de bataille de la grande manière soviétique s’il en est), que l’on se dit qu’il aurait non seulement pu, mais dû mieux commencer...

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- Paris.
- Salle Gaveau.
- 16 octobre 2009.
- Wolfgang Amadeux Mozart (1756-1791) : Fantaisie en ut mineur, KV 457 ; Sonate n°8 en la mineur, KV 310. Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°14 en ut dièse mineur, op. 27/2 ; Frédéric Chopin (1810-1849) : Fantaisie en fa mineur, op. 49 ; Sonate n°2 en si bémol mineur, op. 35 ; Alexandre Scriabin (1872-1915) : Sonate n°5 en fa dièse majeur, op. 53 ; Franz Liszt (1811-1886) : extrait des Années de Pélerinage, Deuxième Année, Après une Lecture de Dante.
- Muza Rubackyte, piano.






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