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L’énigme Dudamel enfin percée ?

vendredi 4 février 2011 par Philippe Houbert
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Gustavo Dudamel
© Andrew Eccles

Assurer la critique d’un concert de Gustavo Dudamel constitue une redoutable épreuve : soit on se montre élogieux, sincèrement ou pour épouser la vox populi, et on court le risque d’avoir l’air de courir après le succès assuré, soit on essaie d’analyser ce qui ne nous convient guère et l’accusation d’élitisme nous est renvoyée. Assumons les risques en assurant le généreux lecteur d’une totale absence d’a priori dans les propos tenus ci-dessous.

Après quelques concerts donnés à Paris, avec l’Orchestre Simon Bolivar ou avec le Philharmonique de Radio France, voire avec les deux en même temps (Symphonie fantastique), il était très intéressant de retrouver Gustavo Dudamel à la tête d’un des meilleurs orchestres américains, et donc mondiaux, le Los Angeles Philharmonic, dont les rênes lui furent laissées il y a quelques mois par Esa Pekka Salonen. Les dernières prestations de cette phalange à Paris (une mémorable intégrale Sibelius) nous avaient rempli d’admiration et nous brûlions d’impatience de voir le jeune prodige aux prises avec un tel ensemble. Pour le premier des deux concerts donnés salle Pleyel, le choix des musiciens s’était porté sur une première partie américaine et une seconde d’un classicisme un peu obsédant (trois fois la Septième symphonie de Beethoven à Paris en deux mois, ça fait un peu beaucoup et fait réfléchir sur la capacité des salles parisiennes à influencer la programmations des orchestres invités).

Nicolas Slonimsky, mort en 1995, était un théoricien de la musique doté d’une oreille absolue (son autobiographie s’intitule Perfect Pitch). La rencontre avec cet homme, qui était aussi compositeur et auteur de nombreux ouvrages théoriques, tel le Thesaurus of Scales and Melodic Patterns a tellement marqué John Adams que, apprenant son décès, il décida de lui rendre hommage au travers d’une brillante pièce pour orchestre intitulée Slonimsky’s Earbox. L’œuvre fut créée et enregistrée par Kent Nagano à la tête du Hallé Orchestra de Manchester et c’est par cette pièce que le chef vénézuélien avait décidé de dynamiser le public parisien dominical. John Adams considère que Slonimsky’s Earbox constitue un tournant dans son œuvre. Après une phase d’expérimentation marquée par l’opéra The Death of Klinghoffer, la Symphonie de chambre et le Concerto pour violon, la nouvelle œuvre a l’ambition de montrer un style plus affirmé, utilisant les échelles modales et la superposition de motifs répétés chers aux minimalistes américains, le tout dans un contexte de tonalité élargie. Œuvre destinée à faire briller un orchestre et le résultat fut atteint : le Los Angeles Philharmonic se montra rutilant comme une belle américaine cirée et luisante destinée à éblouir les jolies filles d’un campus universitaire. Si on tient vraiment à parler musique, disons qu’on atteint là le degré zéro de ce que la musique américaine a pu produire ces trente dernières années. Après deux minutes où l’énergie déployée par le chef et l’orchestre sont presque communiquées au public, l’œuvre s’enlise durant un petit quart d’heure dans un déluge de poncifs dont on sort peu préparé à ce qui devrait suivre.

La suite, c’est la première symphonie de Leonard Bernstein, composée en 1942 et dédiée à son père. Le grand Lenny disait de cette œuvre, sous-titrée « Jeremiah » en référence aux Lamentations du prophète, que, s’il n’était pas question pour lui de transcrire littéralement le texte biblique ni d’utiliser du matériel musical hébraïque, la symphonie avait une vraie « teneur émotionnelle ». Le choix des mouvements (Prophétie, Profanation, Lamentation) est loin d’être neutre car on sait que Bernstein traversait une grande crise mystique qu’il espérait résoudre au travers de cette composition dédiée à un père très croyant. Des deux mouvements extrêmes, dont le premier est un appel solennel et profondément religieux, et le second, une lente invitation à la contemplation accompagnant un chant hébreu pour voix de femme, Gustavo Dudamel offrit une vision très extravertie, brillante au possible, avec une Kelley O’Connor au timbre chaud mais curieusement placée au milieu de l’orchestre et donc souvent obligée de forcer jusqu’à l’extrême limite. De la teneur émotionnelle demandée par Bernstein, que nenni ! Il n’est donc guère étonnant que, de cette première partie extravertie jusqu’au contresens, seule la très jazzy Profanation, deuxième mouvement de la symphonie préfigurant les scènes de bagarre de On the Waterfront et West Side Story, sorte indemne.

Après la calamiteuse septième symphonie de Beethoven donnée par Christian Thielemann et un orchestre difficilement appelable Philharmonique de Vienne il y a deux mois et quelques jours avant la même symphonie par le Concertgebouworkest dirigé par Mariss Jansons, Dudamel et le LAPO nous proposaient leur vision du chef d’œuvre beethovénien. Interprétation déjà connue en ce qui concerne le chef puisque ce fut l’un de ses premiers disques chez Deutsche Grammophon. Très intéressante constatation : les nouvelles stars de la baguette se fichent des recherches musicologiques comme de l’an 40. Thielemann nous joue ça comme dans les années 30 mais en beaucoup plus mal, Jurowski préfère la version Mahler de l’Héroïque aux versions de Jonathan Del Mar ; Dudamel nous donnera une Septième à peine allégée sur le plan orchestral mais surtout avec un immense déséquilibre entre cordes et vents, dont l’opposition permanente est la clé de voûte de l’œuvre. C’est un peu gênant ! Les reprises des mouvements I et IV doivent être faites pour les chiens, pas de raison de s’embarrasser avec ça.

Tout ceci ne serait rien si nous n’avions passé la symphonie entière à nous poser la question suivante : qu’est ce qui manque dans tout ça ? Le rythme, Dudamel connaît. On peut lui porter crédit de sa capacité à embarquer un orchestre dans un tempo, de se permettre quelques rubatos mais de parvenir tout de même à tenir le cap. Le sens mélodique y est aussi. La conduite initiale de l’Allegretto est plutôt bien phrasée et, tout du long de la symphonie, les voix principales auront été bien menées. Et pourtant, il ne se passe rien. Mais dramatiquement RIEN ! Après quelques jours de réflexion, d’écoutes de vidéos et d’extraits audio dans d’autres œuvres et, il faut le reconnaître, de lecture des critiques du même concert donné à Londres, nous sommes arrivés à la conclusion que Gustavo Dudamel, tout petit génie en herbe qu’il est, devrait retourner dans un conservatoire pour prendre quelques cours d’harmonie. La conduite du contrepoint, la couleur d’un accord tutti, les notions de tension/détente primordiales notamment chez Beethoven ; le rapport voix principales/voix secondaires, tout cela est passé par pertes et profits par Dudamel. D’où un accord initial de la symphonie, absolument déterminant pour la suite, vide de son et de sens, une totale absence de tension dans l’introduction lente, une montée de l’Allegretto qui ne repose que sur le seul rythme obsédant, etc, etc. C’est d’ailleurs cette impuissance à donner sa juste place aux caractéristiques harmoniques d’une œuvre qui avait conduit le même chef à tenter, il y deux ans, ce grand Barnum musical rassemblant les orchestres Simon Bolivar et Philharmonique de Radio France dans une improbable Fantastique.

Essayons d’être honnête jusqu’au bout et avouons que le public fit une standing ovation à ce chef en devenir (le conduisant à donner deux bis dont une Danse hongroise de Brahms dégoulinante de mauvais goût et la plus sage valse du Divertimento pour cordes de Bernstein) et à cet orchestre formidable quand il a un vrai « conductor » face à lui.

Et si la simplification de la musique à l’extrême, réduite à ses seuls éléments mélodiques et rythmiques, expliquait ce succès délirant … On voudra bien pardonner ces fort mauvaises pensées.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 30 janvier 2011
- John Adams (né en 1947), Slonimsky’s Earbox
- Leonard Bernstein (1918-1990), Symphonie n°1 « Jeremiah »
- Ludwig van Beethoven (1770-1827), Symphonie n°7 en la majeur opus 92
- Kelley O’Connor, mezzo-soprano
- Los Angeles Philharmonic
- Gustavo Dudamel, direction











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