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L’enchanteur Simon

dimanche 13 février 2011 par Philippe Houbert
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Simon Keenlyside
© Uwe Arens

Il nous faut l’avouer d’emblée : cette chronique sera encore moins objective que celles que nous livrons habituellement aux lecteurs. S’il est des artistes que nous admirons, il en est d’autres que nous aimons, tout simplement. Un chanteur qui, entre autres talents démontrés, a réussi à nous donner de superbes incarnations de quatre des plus grands rôles du répertoire opératique (Orfeo, Don Giovanni, Pelléas, Wozzeck) ne peut laisser indifférent. Chaque rôle abordé par Simon Keenlyside est l’occasion, non seulement d’un vrai bonheur musical, mais aussi de la découverte d’une facette du personnage que d’autres chanteurs n’avaient pas su nous livrer. Et, ici, il n’est pas question d’invoquer quelque influence des metteurs en scène. Quiconque a vu et entendu le Wozzeck de Keenlyside à Bastille sait bien que la dimension quasi autistique du personnage n’a pu être rendue par le chanteur qui avait assuré le rôle lors de la reprise.

Donc, Keenlyside immense chanteur d’opéra, ça ne se discute pas. Keenlyside grand mélodiste, c’est moins connu. Et pourtant, sa participation aux intégrales Schubert et Schumann chez Hyperion est l’un des très grands moments de ces monuments discographiques. Un disque Schumann-Brahms sorti il y a deux ans chez Sony confirmait ce talent. Mais c’est à un tout autre répertoire que s’intéressait le baryton – la mélodie anglaise et nord-américaine. On ne glosera pas trop longtemps sur le rapport extrêmement diffus liant les œuvres jouées ce soir-là et le cadre dans lequel ce récital s’inscrivait : les pré-raphaëlites, bientôt à l’affiche du Musée d’Orsay. A de très rares exceptions près, les textes chantés n’ont absolument aucune relation esthétique avec ce mouvement pictural. La symbolique du double renouveau, dans le domaine de la peinture et de la musique, dans le même pays, suffit largement à cette justification. Point n’est donc besoin d’essayer de faire passer des vessies pour des lanternes comme tente péniblement de le faire l’auteur des notes de programme !

Très joli programme, néanmoins assez bizarrement construit, les seuls vrais chefs d’œuvre que constituaient les pièces de Holst et de Britten étant entourés d’une série de très jolies vignettes d’un charme « so british » mais qui requéraient évidemment des qualités autres. Un Keenlyside visiblement en état semi-grippal (légère toux entre certaines mélodies) mit quelque temps à adapter le volume de sa voix à l’auditorium du musée. Les toutes premières pièces, dont le très beau Sea fever de John Ireland, eurent sans doute gagné à être redonnées en bis. Les mélodies de Warlock et de Grainger nous promenèrent dans des thématiques empreintes de nostalgie (My own country) et d’amour de la nature (The sprig of thyme). Le ton change avec le court Little boy lost de Herbert Howells sur un texte de William Blake (pas vraiment pré-raphaelite, Blake !). Il vire carrément au Winterreise dans le fantomatique Betelgeuse de Gustav Holst, description d’une contrée abandonnée. Keenlyside et le trop discret Malcolm Martineau en donnèrent une version presque expressionniste. Pouvons nous émettre ici le souhait d’entendre un jour en récital l’intégralité de ces Twelve Humber Wolfe settings, opus 48 de l’auteur des Planètes et datant de 1929 ? Philipp Langridge et Steuart Bedford en donnèrent une version extraordinaire dans l’édition « The English Song Series » chez Naxos.

La pente ascendante connue depuis le début du récital, tant sur le plan programmatique qu’en termes d’intensité interprétative, nous conduisit aux Songs and Proverbs of William Blake de Benjamin Britten, série continue de six aphorismes visionnaires extraits des Proverbs of Hell, alternant avec six effusions lyriques tirées des Songs of Experience, la dernière pièce étant un fragment des Auguries of Innocence. Cycle composé en 1965 pour Dietrich Fischer-Dieskau, reflet du drame existentiel vécu par Britten, cet opus 74 est une succession de récitatifs (les Proverbes) accompagnés par les douze sons de la gamme chromatique, et de pièces beaucoup plus variées (les Songs ), allant de l’agitée London à l’ostinato de Every night and every Morn en passant par le lent et dramatique A poison tree. Simon Keenlyside y fut extraordinaire, parvenant à concilier continuité et variété sans la moindre affectation.

Après ce sommet interprétatif et un entracte, la seconde partie débutait par l’harmonisation par Britten du célèbre Sweeter than roses de Purcell. Simon Keenlyside put y faire admirer son sens de l’ornementation appris chez Monteverdi. Suivaient quatre mélodies de l’américain Ned Rorem, ce qui nous fit faire un bond à la fois dans l’espace et dans le temps, Rorem étant encore vivant. Pièces pleines d’humour, très américaines dans leur prosaïsme grinçant (My papa’s waltz) mais aussi au lyrisme automnal Youth, Day, Old Age and Night), toutes qualités dont Keenlyside sut parfaitement rendre compte. Là encore, on eût attendu un peu plus d’engagement dans l’accompagnement délivré par Malcolm Martineau. Pour découvrir ces pièces et plein d’autres, renvoyons le lecteur au très beau disque que Carole Farley, accompagnée par le compositeur, consacra à un bouquet de mélodies de Ned Rorem (Naxos).

Dernier compositeur au programme, George Butterworth, mort à l’âge de 31 ans durant la bataille de la Somme en 1916. Le cycle A Shropshire Lad (1911) est empreint d’esprit populaire, sorte de parcours initiatique d’un garçon de la campagne anglaise qui apprend des plus âgés, de la nature, des déceptions amoureuses, mais aussi aux accents étrangement prophétiques (The lads that will die in their glory/ and never be old dans la cinquième mélodie). Suivait Bredon Hill and other songs, mini-cycle de cinq pièces, moins articulé et homogène que le précédent. Keenlyside délivra un Bredon Hill de toute beauté de ton et de noblesse et l’attaque très exposée dans l’aigu de la première longue phrase du When the lads for longing sighs nous laissa ébloui.

Malgré sa fatigue visible, Simon Keenlyside tint à adresser un clin d’œil au public français en donnant deux bis extraits des Histoires naturelles de Maurice Ravel, successivement Le paon et le grillon. La diction parfaite, l’idéale adéquation à l’humour du texte de Jules Renard, un timbre exceptionnel, firent peut être de ces bis le sommet du récital et nous transformèrent en auditeur-enfant, tenté de réclamer Le cygne, le Martin-pêcheur et autre Pintade.

Est-il besoin de préciser qu’il est vivement recommandé de tenter de trouver une place au Théâtre des Champs-Elysées où les 15 et 17 avril prochain, Simon Keenlyside sera Pelléas ?

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- Paris
- Auditorium du Musée d’Orsay
- 10 février 2011
- John Ireland (1879-1962), Sea Fever sur un poème de John Masefield
- Peter Warlock (1894-1930), My own country sur un poème de Hilaire Belloc ; Sleep sur un poème de John Fletcher
- Percy Grainger (1882-1961), The sprig of thyme sur un texte populaire anonyme
- Herbert Howells (1892-1983), Little boy lost sur un poème de William Blake
- Gustav Holst (1874-1934), Betelgeuse, opus 48 n°12, sur un poème de Humbert Wolfe
- Benjamin Britten (1913-1976), Songs and Proverbs of William Blake, opus 74
- Henry Purcell (1659-1695)/Benjamin Britten, Sweeter than roses
- Ned Rorem (né en 1923), Root cellar sur un poème de Theodore Roethke ; Oh you whom I often and silently come et Youth, Day, Old age and Night sur des poèmes de Walt Whitman ; My Papa’s waltz sur un poème de Theodore Roethke
- George Butterworth (1885-1916), Six Songs from A Shrophsire Lad et Bredon Hill and other songs, sur des poèmes de Alfred Edward Housman
- Simon Keenlyside, baryton
- Malcolm Martineau, piano











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