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L’anti-leçon de musique d’Alan Gilbert

lundi 8 février 2010 par Thomas Rigail
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© Salle Pleyel

Le New York Philharmonic et son nouveau chef, arrivé en fanfare avec une saison qui mise sur la modernité : voilà de quoi titrer « un grand moment de musique ». Et oui, Alan Gilbert donnait ce soir une leçon de musique, mais une leçon en négatif : voici ce qu’il ne faut pas faire en matière de direction d’orchestre ; voici ce que ces œuvres ne sont pas ; voici comment on transforme n’importe quelle grande musique en petite chose indolente, inoffensive et soporifique - et même quand chez Berg, on frappe de grands coups avec un gros marteau, ce n’est que dans les vapeurs cervicales d’un homme qui se rêve grand chef quand le peuple dort paisiblement. Et la question, évidemment, se pose : mais qu’a donc bien pu faire le New York Philharmonic pour mériter un chef aussi insignifiant ?

A vrai dire, qu’il y ait derrière ce choix principalement des considérations commerciales et politiques serait le plus rassurant : on ne peut imaginer qu’il ait été fait uniquement pour des raisons musicales. Aux points déjà soulevés par notre confrère Philippe Houbert dans sa critique du premier soir, ajoutons-en quelques uns : une lecture de la critique new-yorkaise nous apprend qu’Alan Gilbert donne régulièrement des explications sur les œuvres « difficiles » avant de les jouer, explications qui plutôt que de donner à comprendre les œuvres, seraient plutôt un moyen de s’excuser de les jouer. Récemment, il a pu le faire avant... Pelleas und Melisande de Schönberg. Ce qui n’empêcha pas une cinquantaine de personnes de personnes de partir au milieu des Trois Pièces pour orchestre de Berg lorsque le programme de ce soir fut donné il y a deux semaines dans l’Avery Fisher Hall (à Paris, quelques sièges se vident aussi). Voilà en tout cas un bien brave homme, qui présente à un public des plus conservateurs Lindberg, Webern ou Messiaen. Mais l’inconsistance absolue de la direction est-elle le prix à payer de ce qui relève tout autant du coup de pub politiquement correct que du suicide public dans le contexte new yorkais (ce double « coup » ayant au fond quelque chose de très américain) ? Alan Gilbert a-t-il oublié que le public européen n’est pas ce public qui semble trouver intolérable toute musique écrite après 1900 ? Ou bien est-il seulement, osons le dire, pas bon du tout ? On hasardera qu’il y a des mauvais soirs pour tout le monde. Mais deux soirs de suite, dans des programmes déjà donnés à New-York ? Quelle que soit l’œuvre donnée par Alan Gilbert ce soir, on aura été à ce concert comme un gamin qui rend visite à mémé à l’hospice : on ne comprend rien à ce qu’elle raconte, on s’ennuie et on a furieusement envie d’être ailleurs. Mais il faut comprendre, c’est de la vieille musique... ah, The wound-dresser date de 1989 ?

Neurasthénie généralisée est le motto de la soirée : c’est un Haydn de froussard, un Adams réactionnaire, un Schubert pour les poètes du dimanche, un Berg pour le quatrième âge que l’on donne. La battue d’Alan Gilbert est vague et informe (même consternante dans Berg, avec ses langueurs excessives qui ne donnent aucun résultat), les tempos ont la vivacité d’un réveil de très longue sieste (Alan Gilbert a-t-il remarqué que le troisième mouvement de la symphonie est noté « Menuetto » ?), les dynamiques sont inexistantes (tout mezzo-forte, après tout on est pas là pour perturber le public, on est là pour jouer des notes) et les phrasés... on est là pour jouer des notes, on vous dit, pas des phrases et encore moins de la musique. Quelques effets de direction sont jetés au petit bonheur la chance : ici un rallentendo où l’on a peur que l’orchestre entier s’endorme, nous abandonnant dans un formidable moment de tension (Où va-t-on manger après le concert ? Aurai-je mon RER à temps ?), là un petit crescendo en fin de phrase (forcément raté, Alan Gilbert ne sachant visiblement pas faire un crescendo correct - mention spéciale à celui qui conclut la première section chantée de The Wound-Dresser, tellement intense qu’on se demande encore s’il était supposé aboutir à un passage forte), un peu plus loin un peu de rubato (pourquoi là ? pourquoi pas ?), et puis... c’est tout. Nous sommes devant une incapacité totale à donner une cohérence à la structure, à dépasser la vision à la mesure pour créer de la forme et à jouer autrement que dans un ambitus expressif nul : la fin du développement du premier mouvement de l’Inachevée et l’entrée de la réexposition ont-ils jamais été aussi insignifiants ? S’il est encore moyen de sauver ce mouvement dans sa médiocrité placide, le deuxième n’a lui strictement aucun début de sens et n’est qu’un assemblage végétatif de séquences musicales également dénuées de toute intelligence - qui est originalement, rappelons-le, la faculté de lier des éléments entre eux.

Détailler est inutile : les défauts sont les mêmes partout, et les qualités inexistantes. Tout est mou, plat, bêtement premier degré, le nez dans la partition. Si cela donnait encore une vision frugale mais lisible, mais non, les équilibres orchestraux sont mauvais : les vents sont trop souvent trop forts par rapport aux cordes, sans raison particulière - à de nombreux moments de l’Inachevée, et quasiment tout le long de The Wound-Dresser (parfois jusqu’à couvrir le chant).

Parlons un peu de cette partition de John Adams : paysage sonore vaporeux, trompette solo criarde, synthétiseur daté, c’est du John Adams sans sa verve rythmique, autrement dit du John Adams auquel on a enlevé tous les moyens. Ralph Vaughan Williams faisait la même chose en infiniment mieux dans sa Septième symphonie de 1952, et les Etats-Unis ont bien meilleure musique à offrir, d’autant que dans une œuvre déjà dangereusement proche du vide sur le papier, la direction Alan Gilbert ne peut conduire qu’à l’extrême limite de l’inanité, et même l’excellent baryton Thomas Hampson, maître dans ce répertoire, ne peut rien y faire.

Et les trois Pièces pour orchestre de Berg : aucun phrasé, aucun aspect de la partition mis en exergue, un texte décharné, des chutes de tension improbables (à peu près après chaque f). Le deuxième mouvement, réduit à des motifs jetés au hasard dans l’espace sonore, n’a plus aucune cohérence. Le troisième mouvement est un peu mieux, grâce aux restes de l’orchestre, mais n’importe quelle personne qui sait battre la mesure devrait pouvoir faire jouer le New York Philharmonic à ce niveau dans cette œuvre.

Car l’orchestre conserve des qualités, en particulier ses très belles cordes (superbes nuances réduites dans The Wound-Dresser) et des cuivres au potentiel certain, mais il est complètement incapable de s’épanouir dans une direction aussi médiocre : il produit des sons individuellement « jolis », et ses qualités finissent par s’évanouir dans l’inanité générale.

Nous nous inquiétions la saison dernière de l’avenir du New York Philharmonic après un concert raté et un autre bien meilleur mais somme toute routinier pour un orchestre virtuose : les deux soirées de cette année se révèlent pires que les prédictions les plus pessimistes, les atouts qui sauvaient les œuvres sous la direction de Lorin Maazel ayant disparu pour laisser la place à un monument à la gloire de l’insipidité. Voir un tel chef à la tête d’un orchestre de rang international est tout bonnement incompréhensible.

En bis, le clou du spectacle une ouverture d’Egmont de Beethoven totalement incohérente (un rubato absurde) et vulgaire et une Valse triste de Sibelius qui a rarement aussi bien portée son nom : c’était en effet très, très, très triste.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 02 février 2010
- Joseph Haydn (1732-1809), Symphonie n°49 en fa mineur « La Passione »
- John Adams (né en 1947), The Wound-Dresser
- Franz Schubert (1797-1828), Symphonie n° 8 en si mineur « Inachevée »
- Alban Berg (1885-1935), Trois Pièces pour orchestre
- New York Philharmonic
- Alan Gilbert, direction











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