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L’Orient-Express version Savall

samedi 13 février 2010 par Philippe Houbert
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Dimitrie Cantemir

Il était une fois un jeune homme, prénommé Dimitrie. Ce fils du prince de Moldavie, Constantin Cantemir, naquit en 1673. Formé à la cour paternelle, il y apprit grec, latin et langues slaves. Vite remarqué pour sa mémoire exceptionnelle, il fut envoyé à la cour de Constantinople pour y parachever ses études. A la maturité, on dit qu’il possédait parfaitement onze langues.

Ce Dimitrie Cantemir, par sa connaissance des mathématiques, en architecture, histoire, théologie, philosophie et musique, fut l’une des grandes figures de la culture d’Europe du sud-est au tournant des XVIIème et XVIIIème siècles.
Visiblement moins heureux sur le plan politique, après avoir été nommé souverain (hospodar) de Moldavie par le sultan ottoman, il trahît ce dernier et rallia les armées du tsar Pierre le Grand. Bien mal lui en prit, puisque son nouveau protecteur fut défait par les troupes ottomanes et notre héros dut se réfugier en Russie où, après avoir contribué à la fondation de l’Académie des arts et des sciences de Saint-Pétersbourg, il mourut à l’âge de 50 ans, en 1723.

Notre Dimitrie laissa nombre d’ouvrages historiques, métaphysiques et purement littéraires mais c’est par son « Livre de la science de la musique » qu’il entra dans l’histoire qui nous intéresse. Ce livre est un document exceptionnel, à la fois comme source fondamentale de connaissance de la théorie, du style et des formes musicales ottomanes à la fin du XVIIème siècle, mais aussi comme un des témoignages capitaux sur la vie musicale du pays les plus important du monde oriental de l’époque.

Rassemblant 355 compositions, dont neuf de notre Dimitrie Cantemir, ces pièces furent écrites dans un système de notation alphabétique inventé par son auteur.
Comme, lors de la cérémonie turque du Bourgeois gentilhomme, il faut un truchement (interprète) à Monsieur Jourdain, c’est Jordi Savall qui nous sert de guide dans ce monde parfaitement inconnu des pauvres occidentaux que nous sommes.

C’est en 2000 que Savall se vit offrir une édition moderne du Livre de Cantemir par des amis stambouliotes. Fasciné par la musique du recueil et par l’histoire de son auteur, le gambiste n’eut de cesse que d’étudier ces pièces et de commencer à en inclure dans ses programmes. C’est notamment, en 2006, que quatre « makam » sont sélectionnées pour le superbe programme « Orient-Occident ».

Le « makam » est une forme très particulière de la musique classique turque. Composition mélodique dans laquelle l’ordonnancement des notes se fait toujours d’une façon très ordonnée, un peu comme la série schönbergienne.
Structure très complexe donc, puisque Cantemir lui-même écrivait : « j’ose avancer que la musique des turcs est beaucoup plus parfaite que celle de l’Europe du côté de la mesure et de la proportion des mots, mais aussi est-elle si difficile à comprendre qu’à peine trouvera-t-on trois ou quatre personnes qui connaissent à fond les principes et les délicatesses de cet art. »
Jordi Savall approuve totalement notre Dimitrie, au moins sur les aspects de mesure. Sur les « makam » sélectionnés dans le programme, on trouve les rythmes suivants : 14/4, 16/4, 10/8, 12/4, 48/4, autant de rythmes peu habituels dans notre monde occidental.

D’ailleurs, Savall reconnaît l’extrême difficulté qui a été la sienne à choisir des pièces, choix établi à partir de sa sensibilité de musicien occidental.
Embarras additionnel lorsqu’il s’agit de compléter les « makam » par la réalisation de « taksim » correspondants, sortes de préludes improvisés.

Pour compléter ce programme ottoman, les musiciens invités avaient sélectionné quelques pièces séfarades, provenant du répertoire ladino (l’hébreu sacré traduit en espagnol par les rabbins des communautés hispaniques de Smyrne et d’Istanbul), et arméniennes.
Le concert était subdivisé en quatre sessions, toutes organisées plus ou moins dans le même ordre : taksim-makam-pièces arméniennes séfarades-taksim-makam.

En préambule de chaque session, Jordi Savall tint à ajouter une estampie, danse médiévale, extraite du merveilleux « Manuscrit du Roy » conservé à la Bibliothèque nationale de France. L’adéquation de ces pièces datées de la fin du XIIIème-début XIVème siècle et d’œuvres plus tardives de trois ou quatre siècles est un de ces purs miracles que le goût sûr du catalan sait re-créer.

Nous ne sommes pas spécialiste de ce répertoire ottoman et les points de référence sont peu nombreux. Nous sommes donc obligé de faire une totale confiance dans la restitution proposée par Jordi Savall, ses musiciens d’Hesperion XXI, et les nombreux invités venus de Turquie, Arménie, Espagne, France, Grèce et Israël.

On connaît le projet « politique » de Savall de montrer tout ce qui unit ces musiques du grand bassin méditerranéen. C’est donc plus sur la complémentarité des sonorités que sur leur possible opposition que le programme est conçu, ainsi que l’interprétation.
Et pourtant, aucune uniformité qui pourrait être lassante ne transparaît. Bien au contraire ! On se prend à fermer les yeux, à se laisser emporter par la sonorité de ces instruments étranges : le kanoun, sorte de cithare ; le rebab , de la famille des vièles ; le tanbur, de la famille des luths, dont Dimitrie Cantemir était virtuose ; la kemençe, sorte de lyre ; le douduuk, hautbois arménien, etc …
Dans cette splendeur sonore, il est très difficile de mettre en exergue une pièce plutôt qu’une autre. Que choisir entre le premier taksim improvisé, la pièce séfarade intitulée La rose enflorese, le lamento arménien Ene Sarére aux deux douduuks, le rythme très bizarre de la Quarte Estampie, le dialogue entre viole et oud dans El Rey Nimrod, le makam clôturant la troisième partie, le solo de Savall suivi d’un « bœuf » de tous les musiciens dans Las Estrellas de los cielos ?

Un formidable voyage dans le temps et dans l’espace organisé par le « tour operator » Jordi Savall et, comme toujours avec lui, une extrême modestie et un profond respect de chaque apport, loin des syncrétismes nivelant tout vers le bas que le monde d’aujourd’hui nous propose trop souvent.
Une belle leçon d’humanisme.

Jordi Savall figurera au programme du douzième festival Musique et nature en Bauges qui se déroulera du 17 juillet au 22 août 2010.

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- Paris
- Cité de la Musique
- 03 février 2010
- « Paris-Istanbul » : la musique des cours royales en dialogue avec les traditions séfarades et arméniennes
- Estampies et danses royales : Manuscrit du Roy, Paris, ca.1270-1320
- Musiques séfarades et arméniennes des traditions orales, ca.1450-1700
- Makams et danses royales : Le manuscrit du prince Dimitrie Cantemir (1673-1723), Istanbul, ca.1690-1710
- Hesperion XXI et musiciens invités
- Kudsi Erguner, ney ; Hakan Güngör, kanoun ; Yurdal Tokcan, oud ; Murat Salim-Tokac, tanbur ; Derya Türkan, lira ; Fahrettin Yarkin, percussions
- Georgi Minasyan, douduuk ; Gaguik Mouradian, kemençe ; Haïg Sarikouyoumdjian, ney et douduuk ; Pierre Hamon, flûtes ; Dimitri Psonis, santour ; Yair Dala, oud ; Michaël Grébil, luth médiéval et ceterina ; Pedro Estevan, percussions
- Jordi Savall, vièle à archet, lira, rebab et direction






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