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L’Orchestre de Paris, conversion réussie

mardi 23 novembre 2010 par Thomas Rigail
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Paavo Järvi
DR

Une semaine après une perfectible mais convaincante deuxième symphonie de Sibelius, on pouvait espérer de belles choses de ce nouveau concert de Paavo Järvi à la tête de l’Orchestre de Paris. La première partie décevra, les défauts de l’orchestre ressortant plus, au milieu de bizarreries d’interprétations, que les qualités récemment retrouvées, mais la deuxième, la Symphonie n°6 de Prokofiev, rassurera vite : superbement dirigée et poussant encore d’un cran les possibilités de l’Orchestre de Paris, elle montre que… quoi ? Nous avons déjà trop dit que Järvi était quelqu’un de très bien ?

Après cette deuxième symphonie et un très beau Kullervo en début de saison, on pouvait attendre ce Tapiola : Paavo Järvi ne convaincra pourtant pas avec cette troisième incursion dans les terres de Sibelius. Si les faiblesses de l’orchestre contribuent à ce relatif échec, la direction est aussi en cause : bien que négociant avec habileté certains rapports de tempo assez peu évidents à globaliser, il ne dépasse pas sur la longueur la tendance à la segmentation de l’œuvre et ne découvre pas la capacité à organiser la forme sur la durée qu’on peut lui connaître ailleurs. La faiblesse de l’exposition thématique en est partiellement responsable : déjà divisée entre des cordes un peu lointaines et des bois d’un prosaïsme inquiétant, elle se remarque par son indécision dans l’affirmation du matériau. Les deux premières parties de l’œuvre se déroulent dans une atmosphère étrange : fragmentées jusqu’à l’expressionnisme, parfois volontairement (l’accélérations écourtée en fin de première partie), parfois non (les problèmes de mise en place des bois), elles rencontrent parfois un texte qui déroule sa névrose (le chant hésitant du motif ostinato des altos, très solides ici), mais butent sur une incarnation trop nébuleuse de la forme qui s’aggrave dans la deuxième moitié, la bizarrerie initiale laissant la place aux faiblesses de l’orchestre. Dans une partition où leur rôle est prépondérant, à la fois comme instigateur du lyrisme et comme générateur de couleurs, les bois paraissent plus qu’insuffisants : semblant ne connaître que la nuance mf, jouant toutes les phrases de manière égale, sourds aux nuances et aux phrasés de leurs camarades et en premier lieu des cordes qui révèlent sous la direction de Järvi, ici et ailleurs, des capacités insoupçonnées à dynamiser les forte et à articuler les piano, les bois déroulent leur partie dans une platitude accablante pour l’œuvre qui est systématiquement ramenée à chacune de leurs interventions loin de ses subtiles couleurs et son imaginaire spectral. Järvi donne une première interprétation décevante dans un répertoire qu’il s’approprie d’habitude avec grand talent, mais il est probable que la partition, la plus difficile des trois choisies pour ce début de saison, demande un niveau orchestral que la pratique de Sibelius par l’Orchestre de Paris sous Järvi n’a pas encore atteint, et a sans doute également été laissée un peu de côté en répétition pour travailler, à raison, sur la sixième symphonie de Prokofiev.

L’Orchestre de Paris trouve ensuite un bon compagnon d’étrangeté en la personne de Steven Isserlis, remplaçant un Truls Mørk en convalescence, pour le Concerto pour violoncelle de Chostakovitch : le son est fébrile, presque chevrotant en dépit d’un vibrato appliqué avec soin, parfois de manière inattendue (par exemple, il sera presque systématique dans la première partie d’une phrase puis absent dans la deuxième), l’intonation est insolite, en particulier dans deuxième mouvement méandreux, avec une attaque des notes par l’extérieur qui confère aux phrases un caractère instable, loin de tout lyrisme, tout comme la cadence toute en disjonctions mais sans violence, et le jeu est dominé par une recherche de nuances très faibles, malheureusement contredite par un orchestre, et en particulier, encore une fois, des bois, qui évoluent dans un tout autre registre dynamique. Par delà une projection du violoncelle un peu trop limitée pour faire sonner les contrastes désirés (l’instrument, assez particulier, plus étroit que la moyenne, n’aide sans doute pas), l’incapacité des bois de jouer piano est accablante, ceux-ci restant mf quand Isserlis développe un subtil pp (et que la partition indique évidemment qu’il faut jouer moins fort que le soliste…), par exemple dans un premier mouvement où la moindre intervention continue de l’orchestre asphyxie le soliste. Cela limite également les qualités de la direction de Paavo Järvi, qui se voient réalisées avec une dose d’approximation : la pulsation bien tenue, nerveuse sans ardeur excessive, est mise à mal par une mise en place défaillante dans quelques moments du premier mouvement (la deuxième intervention thématique du cor, pas très en phase avec les violoncelles) mais surtout dans l’Allegro con moto dans lequel les bois, toujours trop lourds et trop forts, semblent incapables de suivre la battue, ralentissant le tempo à presque chacune de leurs entrées. La fougue du mouvement est alors progressivement délayée pour s’achever dans un malaise persistant. On leur accordera leur intervention presque champêtre, ici justement pince-sans-rire, du deuxième mouvement, mais on retiendra plutôt un cor qui se sort avec habileté de sa partie, en dépit là aussi d’un volume sonore un peu trop important. Steven Isserlis, qui laissera intrigué plutôt que convaincu, livre en bis la transcription par Pablo Casals de la chanson issue du folklore catalan, Le Chant des oiseaux.

Cette étrange première partie, oscillant entre bizarreries et insuffisances, est encore une fois oubliée après une Sixième symphonie de Prokofiev superlative, sans doute meilleure encore, en dépit de quelques carences tenaces, que la deuxième de Sibelius jouée la semaine précédente. Les qualités de la direction de Järvi sont au fond toujours les mêmes, et trouvent dans cette symphonie un parfait canevas. On serait tenté de recopier ce que nous écrivions déjà à propos de la symphonie de Sibelius : incandescence intérieure du lyrisme, qui repose sur l’intégration de la durée des phrases ; justesse des rapports de tempos et fluidité des transitions, qui deviennent les point nodaux du discours ; nervosité et rigueur de la pulsation, qui n’est jamais lourde ou ostensible, mais toujours dans la projection. A l’imposition de l’extérieur d’un ton quelconque, d’un caractère qui imposerait artificiellement une image du texte, Järvi préfère la quête de la nécessité permanente, et on sera bien en peine de dire si le chef a une « vision » tragique, ironique, épique, de cette partition, sans doute la plus inscrutable des symphonies de Prokofiev, peut être la plus belle aussi. Il n’y a pas très longtemps Valery Gergiev la donnait avec le London Symphony Orchestra au sein de son intégrale des symphonies Prokofiev : à l’inverse des ardeurs morbides du chef russe qui livrait une symphonie beaucoup plus brute, hagarde, d’une violence à la dissimulation presque cruelle, Järvi choisit un certain laisser-aller de l’expression, qui permet d’ouvrir à un chant dont la présence s’impose naturellement, à l’image de ce thème du deuxième mouvement, longue recherche sans abandon, portée par les premiers violons plutôt que par les trompettes, tout en soutenant à tout instant ce naturel retrouvé par une pulsation toute en tensions, par une gestion affinée des équilibres (notamment dans toutes les parties piano/percussions des deux premiers mouvements), et par une construction « en-dedans » des dynamiques qui fonctionne sur les vastes longueurs des mouvements.

Cette spontanéité du geste, qui ne semble jamais forcer ses choix et trouve pourtant un répondant immédiat et un engagement assez rare de la part de l’orchestre (surtout de la part des cordes, à l’image des superbes réponses aux bois 4 mesures après 5 dans le II), colore les moments les plus difficiles à négocier d’une nécessité sans fard, à l’image des parties éclairées de la deuxième moitié du deuxième mouvement (entre 11 et 13) : quelques solos de bois, des cordes qui ânonnent, une pulsation discrètement marquée à la noire, ici il n’y a pourtant pas d’errance et d’hésitation mais un appel vers ce qui est attente par-delà le texte, et qui sera résolu dans le vaste climax de la réexposition à 14, dont l’impact repose plus sur la manière dont il est amené que sur sa réussite instrumentale. Ce sont sans doute ces moments d’expectative, dans lesquels l’incertitude du texte pourrait gagner l’orchestre pour laisser une impression d’inachevé, où la finesse de la direction de Paavo Järvi se révèle le mieux, où sa capacité à tenir tête au temps s’impose dans la partition, à l’image de l’exposition du premier mouvement qui, plus qu’une présentation du matériau, inaugure une méthode d’investissement de la partition. L’orchestre est d’un même engagement dans le troisième mouvement en dépit de quelques moments de flottement (à 4, à 49 avant l’andante) : portés par une belle énergie des premiers violons (toutes les parties en double croches) et de solides cordes graves, le chef se montre encore une fois très maître de la forme via la fluidité des variations de nuances, évitant tout sentiment de redondance, et atteignant progressivement une joie débridée (42 et suivants), facétieuse mais sans facilité, qui laisse l’impression d’un orchestre galvanisé, jouant avec les rebonds et les éclats de la partition, et qui n’a pas paru autant « dans la musique », au détour de chaque accent et de chaque contretemps, depuis longtemps. Les quelques regrets sont toujours les mêmes : des bois, un peu plus solides ici qu’ailleurs (un bon basson dans le troisième mouvement, et d’une manière générale tout le pupitre dans ce mouvement), qui sont encore loin d’avoir la fluidité et la précision trouvée par les autres pupitres dans leurs meilleurs moments (l’exposition prosaïque du deuxième thème au hautbois dans le premier mouvement, le fouillis de bois des premières mesures du deuxième mouvement, qui est… fouillis), des cuivres qui ont leur engagement (encore une fois, de bons cors) mais restent aussi parfois un peu hagards (des trombones qui manquent de tranchant dans l’allegro du I, au chiffre 20), et des moments où la réalisation instrumentale n’est pas aussi bonne qu’on le voudrait. Pour le reste, un orchestre qui respire l’envie et un chef d’une remarquable intelligence du texte : décidément de mieux en mieux.

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- Paris
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- 10 novembre 2010
- Jean Sibelius (1865-1957), Tapiola Op.112
- Dmitri Chostakovitch (1906-1975), Concerto pour Violoncelle en mi bémol majeur Op.107
- Sergei Prokofiev (1891-1953), Symphonie n°6 en mi bémol mineur, op. 111
- Steven Isserlis, violoncelle
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- Paavo Järvi, direction






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