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L’Orchestre National de France et l’autre Järvi

samedi 27 novembre 2010 par Thomas Rigail
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Kristjan Jârvi
© Peter Rigaud

Alors que son grand frère officie à l’Orchestre de Paris, Kristjan Järvi rend visite à l’Orchestre national de France, avec dans ses bagages le pianiste trublion Alexander Toradzé, pour un programme Etats-Unis/Russie qui semble dominé par l’envie de... gesticuler.

Gesticuler, Kristjan Järvi le fait avec une classe certaine : si nous n’avons pas droit à l’athlétique saut d’un coin du pupitre à l’autre comme son frère Paavo dans le troisième mouvement de la sixième symphonie de Prokofiev avec l’Orchestre de Paris, et si d’une manière générale sa direction est moins impériale et maîtrisée que celle de son aîné, la franche énergie de la battue, qui reste dominée dans la précision, ne manque pas de charme. Ce qui est une bonne base pour The Chairman Dances (qui n’est pas, contrairement à ce qui est souvent cru, extrait de Nixon in China, mais a été écrit parallèlement à l’opéra qui a fait connaître le compositeur) : cette œuvre d’un John Adams encore en train de s’extraire du minimalisme et de gagner ses jalons d’orchestrateur magnanime, suivant le spectaculaire Harmonielehre, repose encore sur la vigueur du geste général et le caractère immersif d’une pulsation à l’autorité ininterrompue, plus que sur sa construction formelle ou l’attention au détail mélodique et harmonique (qui dans la tradition minimaliste tend à l’élémentaire), en dépit du déroulement quasi-illustratif de la partition (le « chairman », c’est le président Mao, échappé de son portrait, qui danse un fox-trot avec sa femme durant un banquet lors de la visite de Nixon à Beijing en février 1972).

L’Orchestre national de France a les qualités de mise en place et la précision dans la gestion de la métrique et des rythmes nécessaires pour assurer une bonne réalisation de l’œuvre : l’effet d’ensemble, la motricité rythmique, la mobilité sans essoufflement, sont bien présents, mais ce qui manque ici, c’est le raffinement du détail polyrythmique et le brillant des couleurs orchestrales qui permettraient à la pièce de dépasser son statut de « danse symphonique supra-minimaliste », qui la laisse dans le domaine du plaisant mais anecdotique. L’opacité générale de la texture de l’ONF, le timbre terne des cuivres, les déséquilibres de l’orchestre (avec notamment un piano qui se fait peu entendre) limitent l’ampleur de la partition, qui fonctionne néanmoins bien grâce à la battue du chef qui maintient l’élan sur toute la longueur, et à la précision générale de l’orchestre.

Une précision qui ne sera pas le point fort de l’orchestre dans les deux œuvres de Stravinsky proposées avec le pianiste Alexander Toradzé, le Capriccio pour piano et orchestre et le concerto pour piano et instruments à vents. On ne comptera pas les moments où la mise en place est plus qu’approximative, voire complètement brouillonne, voire au bord du saccage, notamment du côté des vents, parfois à cause du pianiste, comme dans le duo flûte/piano dans le premier mouvement du Capriccio, où l’accélération brutale et incohérente de Toradzé met en danger le flûtiste qui tente vaille que vaille de placer toutes les notes (et y arrive, mais évidemment en phrasant comme il peut – on plaindra toujours les musiciens mis dans de telles positions par des solistes qui oublient momentanément qu’ils ne sont pas seuls sur scène), parfois par une déliquescence d’ensemble, comme cette fanfare introductive du Largo du Concerto pour piano, fausse, remplies de décalages et qui ne ressemble à rien.

Alexander Toradzé est donc en partie responsable de ces difficultés : au-delà des articulations brutalisées et des brusques emportements qui doivent surprendre ses accompagnateurs mais qui restent rares, l’optique globale est à l’excitation peu subtile, avec des contrastes très marqués, des accents cognés, une main gauche lourde et très présente, et donne l’impression, magnifiée par le caractère fantaisiste du pianiste sur scène, d’une énergie mal contrôlée, qui doit être gérée par un orchestre qui n’a pas nécessairement les moyens (et l’intention) de suivre une partie aussi perturbée et peu lisible sur le plan structurel. Il y a dans ce piano peu de directionnalité des traits (surtout dans le deuxième mouvement) et peu d’articulation des lignes : ce qu’il y a, c’est la mise en valeur superficielle de quelques notes pivots au travers d’accents très marqués, sans doute supposées dessiner les lignes à un degré supérieur, mais échouant presque systématiquement en noyant tout ce se qui déroule entre ces accents et en ne faisant que révéler l’artificialité de la méthode, la continuité des lignes disparaissant alors dans la brutalité générale au point de transformer la partition en un fouillis de notes qui semblent s’étendre de manière incohérente dans une frénésie gratuite et qui tend, il faut bien le dire, au bordélique. On sent bien la volonté de proposer, non sans générosité, une interprétation survoltée (elle l’est) et intense, mais c’est au prix de l’intelligibilité de la partition et de tous ses caractères stylistiques et esthétiques. Cela pourrait fonctionner, si c’était un peu plus en place, si la coordination entre piano et orchestre était meilleure, avec un orchestre disposant du tranchant pour supporter les choix de Toradzé, ou bien si le chef parvenait à dégager de l’orchestre un engagement supérieur qui donnerait le change au piano et se mettait sur le même plan sonore que lui, mais ici, sur un accompagnement qui peine à organiser son flot continu de notes, tout le pianiste semble ne chercher qu’à taper : taper les notes, taper du pied sur les pédales ou sur le sol (parfois jusqu’à couvrir le son du piano), taper sur la musique. Pour une partition écrite alors que Stravinsky était hanté par Mendelssohn et Weber, cette optique peut laisser perplexe.

Le concerto pour piano est meilleur, et c’est peut être paradoxal : en l’absence des cordes qui assuraient un minimum de soutien rythmique dans le Capriccio, la mise en place est sans doute plus brouillonne encore et les sonorités malingres des cors et des trombones surgissent à nu (le trombone bouché dans le premier mouvement fait un bruit de moteur asphyxié) mais des séquences parviennent à fonctionner, en particulier la partie centrale du deuxième mouvement, dans laquelle les bois affichent un certain raffinement (peut être parce qu’ils ont enfin l’occasion de souffler avec style ?), et où le pianiste montre que s’il prenait le temps d’équilibrer les deux mains et arrêtait de cogner le moindre accent pour bien indiquer qu’il existe, il aurait les moyens de proposer quelque chose de convaincant. Si le peu d’efficacité de la méthode du pianiste se fait plus évident, l’instrument étant couvert dans les tutti et le caractère abrasif du geste tendant par trop d’univocité à tourner à vide, le renforcement sonore d’un accompagnement plus volumineux et vigoureux permet de mieux concurrencer le piano dans l’engagement global et de proposer une interprétation plus équilibrée, reposant moins sur la seule barbarie artificielle du piano, et de fait plus cohérente en dépit de nombreux moments plus qu’approximatifs (l’introduction déjà citée, la fin brouillonne du deuxième mouvement, les dernières mesures de l’œuvre, lunatiques…). Il reste vrai que la sorte d’affolement généralisé, numéro de claquette et gesticulations de grand excité de Toradzé en sus, tient plus du cirque musical que de la haute pénétration intellectuelle du texte, mais il n’y a peut être pas à transformer toutes les partitions de Stravinsky en chef-d’œuvres (Stravinsky qui a du reste écrit une Circus Polka).

Les danses symphoniques de Rachmaninov seront d’une toute autre solidité : peu de problèmes de mise en place ici, un geste plus assuré autant du côté du chef que de l’orchestre, et un degré général de finition orchestrale bien supérieur aux déroutes des œuvres de Stravinsky. Il y aurait peu à dire : le équilibres orchestraux sont relativement bien gérés (un piano bien présent, des bois qui s’effacent parfois dans les tutti mais restent d’une bonne agilité, avec quelques beaux solos (le saxophone dans le premier mouvement)), et il y a de l’élan et une emprise sur le déroulement dans une direction de Kristjan Järvi plus assurée que caractérisée : il livre des phrases d’une belle contenance lyrique aux cordes quand il le faut, impose un tempo élargi au deuxième mouvement, d’un détachement de séducteur, organise avec habileté les oppositions métriques d’un troisième mouvement carré, ferme, tenu. Mais lorsqu’arrive le dernier climax, une question bête s’impose : « c’est tout ? ». Cette apothéose, à l’image d’une grande partie du reste de la partition, est bien amenée et bien réalisée, mais on attendra vainement le moment où la musique dépassera ce stade et prendra véritablement vie : il se dégage de l’exécution une impression de professionnalisme, qui veut que les qualités prennent le pas sur les défauts dans l’écoute d’ensemble mais qui retient l’œuvre dans une convenance taciturne qui est à l’image de la coloration globale de l’orchestre.

Il n’est certes pas facile de parvenir à ce degré de cohésion orchestrale, plus que correct, mais dans cette partition américaine de Rachmaninov, à l’orchestration luxueuse mais d’une densité de contenu plus réduite que d’autres pièces de son catalogue, l’absence, à défaut de splendeur orchestrale, de flamme intérieure et d’investissement est vite rédhibitoire : les images musicales sont déroulées avec l’habileté terne et tranquille de la mécanique bien huilée, sans céder au séquençage arbitraire mais sans trouver le surplus d’imprégnation de la forme, ou simplement de caractère, et on tolèrerait une mise en place plus approximative si cela était la conséquence d’un engagement soutenu dans le geste des cordes, on accepterait des cuivres braillards s’ils sortaient de leur retenue bourdonnante et osaient créer du caractère (les éléments parfois volontairement caricaturaux de l’œuvre y invitent), on savourerait des déséquilibres s’ils étaient le résultat de choix de coloration dans l’orchestration. Paradoxalement, le Concerto pour piano de Stravinsky, même raté, était plus palpitant à l’écoute, même si superficiellement, sans doute à cause d’un pianiste qui osait, que cette exécution à laquelle il est difficile de vraiment reprocher quoi que se soit à part de ne sembler qu’être une exécution de plus dans la vie d’un orchestre de bon niveau.

Kristjan Järvi est-il en tort ? On peut imputer le degré de tenue de l’exécution à sa direction qui assure un vrai minimum qualitatif et ne s’embourbe jamais dans la structure de l’œuvre. De l’autre côté, on sait que l’Orchestre national de France ne se laisse aller à dépasser l’engagement professionnel que dans de très rares occasions. Ce n’était pas là l’une d’entre elles.

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- Paris
- Théâtre des Champs-Elysées
- 25 novembre 2010
- John Adams (né en 1947), The chairman dances
- Igor Stravinsky (1882-1971), Capriccio pour piano et orchestre ; Concerto pour piano et instruments à vent
- Serge Rachmaninov (1873-1943), Danses symphoniques Op.45a
- Alexander Toradzé, piano
- Orchestre national de France
- Kristjan Järvi, direction











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