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L’EIC : pour Varèse et Berio

mardi 3 novembre 2009 par Philippe Houbert
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Susanna Mälkki
© Simon Fowler

Le concert de rentrée parisienne de l’Ensemble InterContemporain s’inscrivait dans un cycle intitulé « Babel : la diversité des langues ». Seule l’œuvre de Berio donnée en seconde partie justifiait cette place mais l’ensemble du concert, par sa diversité et son très haut niveau d’exécution, était hautement symbolique du travail mené par la chef finlandaise Susanna Mälkki depuis désormais trois années.

En ouverture, Intégrales d’Edgar Varèse. Œuvre composée en 1925, soit quatre ans après Amériques, grande œuvre pour orchestre hypertrophié et que le compositeur voulait « symbolique des découvertes de nouveaux mondes », et juste avant Arcana, également pour grand orchestre symphonique et reliée à « l’imagination, qui donne naissance à une nouvelle étoile et à un nouveau ciel », les Intégrales furent conçues par Varèse « pour une projection spatiale ». Dans un très beau texte poétique de commentaire, le compositeur définit la « projection » comme « la sensation qui nous est donnée par certains blocs de sons, je pourrais dire « rayons de son », si proche est cette sensation de celle produite par les rayons de lumière qu’émettrait une puissante torche d’exploration. »

Œuvre spéculative donc, mais dont la jeunesse reste immuable, choc sonore rendu à la perfection par Susanna Mälkki, les onze vents et les percussions de l’Ensemble InterContemporain.

Après ce voyage dans l’espace et cet hommage à un classique de la musique du XXème siècle, l’EIC nous proposait une œuvre composée et créée en 2001 par le même EIC sous la direction de son chef de l’époque, Jonathan Nott.

Pierre Jodlowski a conçu ses Barbarismes – trilogie de l’an mil, à la fois dans l’acception du mot-titre qui renvoie au non-respect des règles, donc au caractère subversif de l’œuvre, mais aussi, en ce tournant du siècle (la création en fut donnée moins de deux mois après le 11 septembre), comme une référence à tout ce qui vient heurter notre culture et nos certitudes.

Dans sa note de commentaire, Jodlowski évoque clairement « une sorte d’imagerie médiévale, divisée en trois grandes parties, chacune d’entre elles étant « consacrée » à un personnage charismatique du Moyen-Age ».

L’effectif instrumental est assez proche de celui d’ »Intégrales » (quatorze musiciens) mais se voit joindre une amplification et une partie électronique qui intervient dès le début, la salle et la scène étant plongées dans la totale obscurité et les musiciens n’étant pas encore installés. Ces interpolations serviront de transition entre chaque partie.

La première, consacrée au Chevalier, est violente, supposée dépeindre « des étendues dévastées après les barbaries ». Après une nuit d’orage (grondements de tonnerre, cloches, aboiements lointains), le Fou symbolise l’artiste sacrifié qui a le plus grand mal à se faire entendre en ces périodes confuses. Enfin, le Roi qui, face à l’irruption des barbarismes de toutes sortes, « n’a d’autre recours qu’une profonde nostalgie. »

Cette œuvre est indiscutablement ambitieuse mais, après l’intransigeance d’ Intégrales, n’évite pas le piège de l’anecdote propre à toute musique à programme.
Une fois de plus, les musiciens de l’EIC brillent d’un bout à l’autre d’une œuvre qui s’écoute avec plaisir mais s’oublie assez vite.

En seconde partie de ce concert, la thématique du cycle Babel retrouvait tout son sens avec Laborintus II (1965) de Luciano Berio. Œuvre de pleine collaboration avec l’écrivain Edoardo Sanguinetti, qui avait déjà participé à Epifanie et à Passaggio et qui réapparaîtra quelques années plus tard dans A-Ronne.

Berio y est fidèle à l’un de ses principes créateurs de base, l’énoncé multiple : « je crois beaucoup à la coexistence de plusieurs niveaux de significations simultanées dans la musique, et surtout dans la musique avec textes et actions. »
Le titre Laborintus est emprunté au premier livre de poèmes écrits par Sanguinetti entre 1951 et 1954 et, autour de ce recueil de base, Berio y adjoint des extraits de textes tirés de la Bible, de Dante, de T.S. Eliot, d’Ezra Pound.

A ces « heureuses discontinuités » textuelles et à cette errance de la mémoire (le début de l’œuvre nous dit ceci : « dans cette partie ; dans cette partie de ma mémoire ; dans cette partie du livre ; dans cette partie du livre de ma mémoire…. »), Berio associe une musique joyeusement confuse, mêlant madrigalismes montéverdiens et free jazz.
Laborintus II (on chercherait en vain un « Laborintus I ») confronte un groupe instrumental où bois, cuivres et percussions dominent (cordes réduites à deux violoncelles et une contrebasse) à un ensemble vocal atypique (trois voix de femmes, huit acteurs et un récitant), une électronique assez discrète venant parachever le tout.

C’est à un vrai happening, évidemment daté mais o combien revigorant, que nous sommes convié, avec un récitant (Fosco Perinti) - muni d’un micro HF, allant et venant dans la salle et sur scène, tantôt vêtu de cuir rouge, tantôt tout de noir, dansant, disant un texte incroyablement difficile, finissant par s’allonger pour s’endormir à l’avant-scène – trois voix de femmes auxquelles sont dévolues les parties lyriques (formidables Valérie Philippin, Laurence Favier et Valérie Rio) et un chœur mixte composé de huit membres d’Accentus/Axe21 qui proteste et vocifère.

C’est peut être daté mais on s’en fiche. C’est percutant, jouissif, tout simplement très beau. Est-il pensable qu’une maison de disque ait la merveilleuse idée d’enregistrer cette version de référence pour nous faire un peu oublier le seul disque encore disponible (la version des créateurs) en collection économique chez Harmonia Mundi ?

Un très beau concert de rentrée associant chef d’œuvre classique du XXème siècle (Varèse), poil à gratter génial (Berio) et œuvre un peu plus convenue bien que la plus contemporaine (Jodlowski), le tout par un ensemble et une chef dont on ne dira jamais assez qu’ils constituent, et de loin, la meilleure institution musicale parisienne du moment.

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- Paris
- Cité de la musique
- 30 septembre 2009
- Edgar Varèse (1883-1965), Intégrales, pour 11 instruments à vent et percussion
- Pierre Jodlowski (né en 1971), Barbarismes – trilogie de l’an mil, pour ensemble et amplification
- Luciano Berio (1925-2003), Laborintus II, pour voix, instruments et enregistrements
- Fosco Perinti, récitant
- Accentus/Axe 21
- Ensemble InterContemporain
- Susanna Mälkki, direction






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