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L’Arpeggiata : stop ou encore ?

dimanche 31 juillet 2011 par Philippe Houbert
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Christina Pluhar
© Arpeggiata

Il y a plus de deux ans, nous consommions notre divorce d’avec Christina Pluhar et l’Arpeggiata. Le disque « Teatro d’amore » représentait une forme de point de non retour dans ce que nous estimions pouvoir accepter en matière d’interprétation de la musique baroque. Pourquoi ne pas en être resté là ? Pour quelles obscures raisons, si ce n’est peut être un vague espoir de rédemption, avoir voulu tenter le diable en assistant au concert que l’Arpeggiata donnait à la maison de la Légion d’honneur dans le cadre du festival de Saint-Denis ?

Ce concert s’intitulait « La Lyra d’Orfeo : cantates italiennes à la cour d’Anne d’Autriche et de Mazarin ». A deux cent mètres des tombeaux des rois de France, ça en jette ! Le problème, c’est qu’à part deux extraits de l’Orfeo de Rossi (2 sur 17 morceaux !), le programme nous emmenait très loin du fils de Calliope. Pas important me direz vous, mais pourquoi donner un titre à un concert si c’est pour ne pas le respecter ? Six compositeurs au programme, dont un très anecdotiquement : Cazzati avec sa Chaconne, que Christina Pluhar a érigée en scie baroque depuis quelques années (le premier gratteur de guitare venu en retient la basse et pense jouer du baroque). Les cinq autres se partagent le programme qui dure 60 minutes sans entracte : format CD. Cela devient une triste habitude. On nous annonçait donc des « cantates italiennes à la cour de France ». Nous savons que le terme « cantate » est des plus flous, surtout à la période baroque mais six pièces sur dix-sept n’ont clairement rien à voir avec le terme cantate puisqu’elles sont des extraits des deux opéras composés par Luigi Rossi : Orfeo déjà nommé et Il Palazzo Incantato, tiré de l’Orlando Furioso. Seules cinq pièces peuvent, plus ou moins, répondre au terme choisi. Quant à savoir si elles furent réellement données à la cour de France, ce ne sont certes pas les dix lignes d’accompagnement au programme qui nous renseigneront là-dessus mais, en vérifiant les dates de naissance et de publication de certaines de ces œuvres, on restera avec un énorme doute sur l’estomac.

Tout cela est un numéro de Trissotin musical, on l’admettra bien volontiers, mais, à force d’être confronté à ce genre de pratiques, on finit par vouloir tout vérifier. Essayons d’abandonner le terrain de la pseudo-musicologie pour aborder des terres purement musicales. Ce qui nous fut donné à entendre, c’est un ensemble composé de percussions, d’un clavecin en alternance avec un orgue portatif, d’un psaltérion, d’un archiluth, d’un cornet à bouquin, d’un violon (baroque, est-il précisé), d’un violoncelle, d’une viole de gambe et d’un théorbe joué par Christina Pluhar. Et puis deux voix, une soprano, Raquel Andueza, et une mezzo, Luciana Mancini. Nous vous laissons compter les parties continuistes ….. et imaginer la chance d’entendre les solistes instrumentaux dans un tel vacarme. Car Christina Pluhar ne conçoit la basse continue ou obstinée que jouée forte et scandée comme dans les classes de solfège que nous avons pu connaître. Par voie de conséquence, la seule possibilité pour un violon ou un cornet à bouquin de se faire entendre, c’est de jouer encore plus fort, et donc de prendre plus de risques. A cet égard, on aura entendu Doron Sherwin en bien meilleure forme au cornet à bouquin que durant ce concert. Quant au psaltérion, mon dieu … ! Nous remercions par avance un gentil lecteur de nous faire un cours sur la présence de cet instrument dans les ensembles de musique de la première moitié du XVIIème siècle. Pourquoi d’autres ensembles arrivent-ils à s’en passer ? Ce son aigrelet est devenu, au fil des années, comme la marque de fabrique de l’Arpeggiata. Sur quelles bases musicologiques Christina Pluhar se fonde-t-elle pour nous infliger cet instrument là où une harpe baroque ou le seul clavecin suffiraient ?

Le résultat de ces choix instrumentaux ne se fait pas attendre. Dès la Sinfonia du Palazzo incantato initiale, toutes les voix instrumentales sont noyées sous les percussions et une basse continue tonitruante. Plus loin, entre chaque air ou cantate supposée, l’Arpeggiata exécute des interludes instrumentaux qu’on pourrait rassembler sous l’appellation « ciaconada ». Tout est chaconne avec Pluhar. Il faut que ces fichus thèmes martelés entrent dans le cerveau de l’auditeur ! Le summum de l’aberration instrumentale est atteint dans l’accompagnement du Son ruinato de Benedetto Ferrari. Pour bien montrer le désarroi du personnage masculin (fort curieusement chanté par une soprano !), Pluhar fait sonner percussions et psaltérion, puis cornet à bouquin. Ca fait du bruit, ça impressionne, c’est laid à fuir !

Venons-en aux chanteurs qui auraient du avoir la vedette du concert. Que dire sans tomber dans la facilité de la méchanceté ? Raquel Andueza fait preuve d’une voix bien placée, au timbre plutôt agréable, mais elle manque totalement d’expressivité et de sens du mot. Car le répertoire interprété s’inscrit délibérément dans cette période post-monteverdienne où le mot a autant d’importance que la mélodie. Il nous a fallu suivre le texte ligne à ligne pour comprendre ce qui était en jeu dans ce que Raquel Andueza chantait. Fait exprès ? Luciana Mancini, elle, faisait un sort au moindre mot, mais avec une technique d’affetti des plus sommaires, parvenant sans grande difficulté à enlaidir un timbre assez quelconque (la Pazza de Giramo) qui ruina la beauté absolue du Lamento d’Ariane de Luigi Rossi.

Essayons d’être honnête : le public était en transe, surtout après le bis où la Chaconne de Cazzati, jusqu’à présent servie à petites doses, fut délivrée fff et intégralement. En sortant, nous entendions deux spectatrices échanger leurs bonheurs sur le mode : « j’ai bien fait de suivre ton conseil. Je ne savais pas que c’était comme ça, le baroque. » Et bien non, madame, CA n’est pas CA, le baroque. Ce que Christina Pluhar fait faire à ses musiciens, c’est une forme d’interprétation basée sur des textes musicaux de l’époque baroque mais dont elle se sert pour ses propres objectifs qui sont de brosser le public dans le sens du poil et de lui simplifier l’écoute. D’où ces basses continues envahissantes et martelées. La musique baroque, comme la musique de toutes périodes d’ailleurs, a juste besoin qu’on la joue telle qu’elle a été écrite, avec les connaissances accumulées par plus de soixante années de musicologie. Elle a juste besoin qu’on lui fasse confiance, qu’on la serve, et non, comme l’Arpeggiata le fait, qu’on s’en serve. Quand on y ajoute une communication mensongère sur le titre d’un concert, on n’est pas loin de l’imposture.

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- Saint-Denis
- Maison de la Légion d’honneur
- 03 juillet 2011
- Œuvres vocales et instrumentales de Luigi Rossi (c.1597-1653), Barbara Strozzi (1619-1677), Andrea Bontempi (1624-1705), Maurizio Cazzati (1616-1678), Pietro Antonio Giramo (c.1619-1705), Benedetto Ferrari (c.1603-1681)
- Raquel Andueza, soprano
- Luciana Mancini, mezzo-soprano
- L’Arpeggiata,
- Christina Pluhar, théorbe et direction






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