ClassiqueInfo.com



L’Armée des Romantiques au Temple du Foyer de l’Ame

vendredi 12 mars 2010 par Philippe Delaide
JPEG - 10.7 ko
Alexis Kossenko
DR

Le flûtiste Alexis Kossenko et le pianiste Remy Cardinale ont eu la belle initiative de constituer un groupe qui, sous le nom martial d’Armée des Romantiques, a pour ambition de nous faire découvrir différentes facettes du répertoire français du XIXème siècle, plus spécifiquement la période charnière des années 1840-1860, nous permettant de retrouver l’esprit des grands salons parisiens. Des compagnons fidèles se sont joints au duo des protagonistes comme le violoncelliste Emmanuel Balssa, la soprano Magali Léger et le baryton Alain Buet.

L’Armée des Romantiques donnait vendredi 12 février son premier concert de la saison 2010 dans le lieu qu’elle a investi, particulièrement adapté à la musique de chambre, à savoir le Temple du Foyer de l’Ame, près de la Bastille à Paris.

Pour ce concert, la troupe qui s’était mise en ordre de bataille était constituée d’Alexis Kossenko, Remy Cardinale et Emmanuel Balssa. La première partie comprenait deux volets : l’un autour de Frédéric Chopin avec la mise en résonance, notamment, de nocturnes du pianiste avec des transcriptions d’Auguste-Joseph Franchomme pour violoncelle et piano, l’autre autour de la virtuosité tant pour flûte que pour piano. La seconde partie, construite autour de Camille Saint-Saëns, aborde quant à elle, ce que l’on pourrait appeler les prémices des grandes pièces de l’école française à la jonction des XIXème et XXième siècles, annonçant des compositeurs comme Gabriel Fauré ou Claude Debussy.

Le concert débute donc avec, en alternance des pièces de Frédéric Chopin et des transcriptions d’Auguste-Jospeh Franchomme, ami de Chopin, excellent violoncelliste et compositeur, tombé malheureusement dans les nimbes de l’oubli des productions musicales, aussi bien au disque qu’en concert. Les quelques pièces de Franchomme qui sont quelque fois jouées sont ses Caprices et Etudes ou bien son Grand duo concertant en mi majeur sur des thèmes de Robert le Diable de Meyerbeer. Remy Cardinale et Emmanuel Balssa nous ont permis de découvrir les transcriptions de la Mazurka opus 33 n°3, des nocturnes opus 15 n°1 et opus 55 n°1. Ce dernier a d’ailleurs été joué tout au début dans sa version d’origine pour piano par Remy Cardinale. Il était ainsi possible de juger à quel point la richesse harmonique des pièces pour piano de Frédéric Chopin permettaient de les transcrire sous forme de l’équivalent d’un mouvement de sonate pour violoncelle et piano.

Le choix de l’Etude opus 25 n°7 de Chopin par Remy Cardinale comme toute première pièce du concert était particulièrement judicieux. Jamais la prédominance de la main gauche, marque de fabrique quelque part du compositeur polonais, n’avait autant marqué. C’est la clé de fa qui porte la mélodie et celle de sol qui assure le soutien rythmique. Cette logique inversée est une invitation indéniable à la transcription du motif déployé sur la clé de fa pour le violoncelle, avec accompagnement du piano.

Rémy Cardinale propose une lecture attachante et méditative des deux nocturnes, déployant de belles couleurs sur le piano Erard de 1851 utilisé pour le concert. Nous aurions souhaité pour notre part un peu moins de retenue de la part d’Emmanuel Bassa, même si sa sensibilité dans ces pièces de Franchomme permet d’en apprécier la profondeur.

Le second volet fait intervenir tout d’abord la flûte dans le Sixième Solo de concert Op.82 du flûtiste et compositeur Jules Auguste Demerssemann, particulièrement virtuose. Alexis Kossenko fait d’emblée la démonstration de sa maîtrise exceptionnelle de l’instrument, non seulement en surmontant les quadruples croches et trilles en tout genre avec une aisance remarquable, mais également en révélant différentes nuances qui permettent d’apprécier une composition qui ne doit pas seulement être un air de « bêtes à concours » mais, accessoirement, traduire différents climats dans la tradition des grandes compositions sur des thèmes italiens.

Remy Cardinale enchaîne ensuite, précisant au passage non sans humour, une certaine forme d’inconscience, puisqu’il s’attaque au redoutable Air de ballet dans le style ancien Op.24 de Charles Valentin Alkan. La difficulté de cette pièce réside dans sa complexité rythmique, avec de nombreux déplacements, enchaînant des octaves de façon incessante. On sent que dans ce type de morceau, également virtuose, le pianiste est constamment en danger, d’autant plus qu’il lui faut surmonter la difficulté technique de l’instrument pour tenter de garder une certaine transparence alors que la texture de cette oeuvre est très resserrée. Remy Cardinale y est très bien parvenu, surtout compte tenu de la dynamique et de la vélocité, forcément plus difficiles à maintenir avec un Erard 1851 qu’avec un piano dit moderne.

En seconde partie de concert, la Romance pour flûte et piano opus 37 de Saint-Saëns a été particulièrement marquante. Superbe pièce trop peu jouée ou enregistrée, rêverie post-romantique, véritable petit bijou d’un raffinement inouï, où le temps semble suspendu. Cette pièce annonce indéniablement Gabriel Fauré et, comme le précise Rémy Cardinale en introduction, comprend même quelques accents debussystes. Trois mouvements du trio d’Eugène Walckiers concluent le concert, regroupant les trois musiciens pour nous faire découvrir une composition puisant ses racines aussi bien chez Felix Mendelssohn que Franz Schubert.

Lors du déroulement du concert, Alexis Kossenko a utilisé trois modèles de flûtes, nous précisant avec beaucoup de pédagogie comment l’instrument avait considérablement évolué en l’espace de quelques dizaines d’années en France, pour prendre sa forme « définitive » connue actuellement à partir du début des années 1880. Il est parti du modèle conique en bois à 8 clés que le virtuose français Jean-Louis Tulou a défendu tout au long de sa carrière, pour ensuite jouer sur deux modèles, l’un toujours en bois et l’autre en argent mais dont la configuration a été pour les deux instruments, entièrement repensée par Theobald Boehm et qui, pour sa version en argent, constitue l’archétype actuel de la flûte traversière. Ces trois flûtes étaient signées respectivement par Jean-Louis Tulou, Louis Lot et Auguste Bonneville.

L’une des vocations que se fixe l’Armée des Romantiques est d’adopter des instruments dont la facture est la plus proche de celle de l’époque où les pièces interprétées étaient composées, pour en révèler encore plus la modernité et l’audace. Cette approche nous semble particulièrement pertinente. Ces concerts, dans un lieu qui a visiblement une âme, à l’acoustique tout à fait adaptée à une configuration de musique de chambre, avec les commentaires éclairants et intelligents des interprètes, apportent une belle proximité des musiciens avec le public. Les musiciens de l’Armée des Romantiques offrent une lecture intelligente et sensible des oeuvres, avec une excellente maîtrise technique. Souhaitons longue vie à cette armée de vaillants soldats qui combattent pour que le public sorte des sentiers battus des programmations complaisantes.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez l’insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse qu’un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de l’auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, n’hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Temple du Foyer de l’Ame
- 12 février 2010
- Frédéric Chopin (1810-1849), Etude opus 25 n°7 ; Mazurka opus 33 n°3 ; nocturnes opus 15 n°1 et op.55 n°1 [Transcription pour violoncelle et piano par Auguste-Joseph Franchomme (1808-1884)]
- Jules Auguste Demerssemann (1833-1866), Solo de concert n°6 Op.82
- Charles-Valentin Alkan (1813-188), Air de ballet dans le style ancien Op.24
- Camille Saint-Saëns (1835-1921), Romance pour flûte et piano opus 37
- Eugène Walckiers (1793-1866), Trio pour flûte, violoncelle et piano
- L’Armée des Romantiques : Alexis Kossenko, flûte ; Emmanuel Balssa, violoncelle ; Remy Cardinale, piano











Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 550994

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique de chambre   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License