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Kristjan Järvi, les paradoxes du feu sous la glace

mercredi 15 février 2012 par Vincent Haegele
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Kristjan Järvi
© Peter Rigaud

Chef atypique pour programme atypique : si Darius Milhaud et Igor Stravinski partagent beaucoup de points communs, leur voisinage forcé avec Dmitri Chostakovitch peut donner lieu à quelques vagabondages dans des contrées ignorées jusque là, mais également à quelques lieux communs de la direction et de la construction sonore. Kristjan Järvi, très à l’aise dans ce répertoire, et invité ce 06 février sur le Rocher, dispense une fois encore une énergie folle pour un résultat que l’on aurait espéré meilleur.

La bonne initiative est d’avoir programmé en ouverture La Création du Monde de Darius Milhaud, qui reste probablement l’un des sommets de la production du compositeur français : délicieusement jazzy, empreinte d’esprit bucolique sud-américain et de rigueur très classique, l’œuvre de Darius Milhaud est encore de nos jours trop négligée par les grands orchestres, peut-être en raison de son instrumentation réduite. Si tel est le cas, c’est une très mauvaise raison, car la Création du Monde est avant tout destinée à être un exercice de virtuosité commune, mettant l’ensemble à égalité, toutes capacités déployées. De son séjour au Brésil, Darius Milhaud a retenu plusieurs leçons qu’il transpose ici à sa manière avec beaucoup de délicatesse : l’esprit de la saudade, cette forme de mélodie mélancolique, mais aussi l’esprit très primesautier des orchestres de rue, les choros, dont Villa-Lobos tirera le meilleur parti. Aujourd’hui encore, il est difficile de savoir à quel point la musique de Milhaud, restée malgré tout très française, doit au Brésil et à quel point la musique de Villa-Lobos doit à celle de Milhaud. Les deux hommes ont au moins plusieurs points communs, leur grande boulimie d’écriture et un amour véridique pour les formes empruntées au passé.

Toute cette science du langage tribal et de la rythmique complexe, les musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo en font leur miel et non sans charme, bénéficiant de la battue somme toute énergique de Kristjan Järvi qui parvient à saisir les aspérités les plus prononcées de la partition (premières interventions de la contrebasse soliste à l’issue de la séquence d’ouverture) ; malheureusement, la tension retombe trop souvent au profit de séquences qui, malgré leur calme apparent, restent très mystérieuses dans leur composition. Leonard Bernstein avait su en son temps trouver une alchimie véritable pour donner de la Création un panorama puissant, laissant agir la naïveté des couleurs vives et la science du rythme. Kristjan Järvi privilégie quant à lui la seule deuxième partie, celle du rythme. Il n’en reste pas moins que la performance des musiciens de l’orchestre est plus que honorable et mérite tous les éloges : une magnifique partie de violoncelle, des bois acérés (mention spéciale à la flûte et au saxophone), et une première trompette très en forme.

De telle sorte que le Concerto pour violoncelle de Chostakovitch qui suit arrive un peu à contretemps et à contre-emploi : d’abord parce que l’interprétation qu’en donne Thierry Adami, violoncelle solo de l’orchestre, est très éloignée de ce que l’on pouvait attendre d’une telle partition, jouée très régulièrement et donc très connue (il est des erreurs qui, de ce fait, ne peuvent passer inaperçues, mais nous serions peu élégant de nous appesantir dessus). Ensuite parce que nous ne sommes pas certain de la nécessité de jouer un tel concerto entre deux ballets dont le contenu, certes sérieux, est éloigné des intentions de Chostakovitch (la bonne idée par exemple, aurait été de programmer l’un des concertos, jamais joué, de Villa-Lobos, la transition aurait été meilleure). Les contingences du sacro-saint « Ouverture-Concerto-Pièce de résistance » sont parfois impossibles à contourner : il est intéressant de constater que Kristian Järvi, si volontiers non-conformiste, s’y conforme (ou feint de s’y conformer, sa battue dans le concerto est plate et sans aucun relief). Les choses manquent de se gâter à plusieurs reprises (premiers violons dans le final, par exemple) mais cela résiste plutôt bien dans l’ensemble, en dépit d’un discours plutôt consensuel et ne tentant pas d’esquisser la moindre lutte contre la facilité.

Kristjan Järvi dirige depuis longtemps déjà le Sacre du Printemps, une œuvre qui semble lui convenir parfaitement de par sa force éruptive, sa violence et la complexité de ses rythmes. Une fois encore, il convient de remarquer qu’il ne parvient guère tout à fait à canaliser sa force et son énergie : bondir ne suffit pas à emporter l’enthousiasme de ses musiciens. Autant la Création de Milhaud sonnait magnifiquement grâce aux boiseries de l’Auditorium Rainier III, autant le Sacre surprend par le côté étriqué de sa construction sonore (nous n’irons pas jusqu’à taxer les percussions de timidité, mais nous aimerions savoir où était passé le relief des instruments). Il semble bien que le côté imprévisible du chef, dont la lecture du Sacre reste malgré tout bien sage et bien traditionnelle, ait pour un peu laissé passer un grand moment de musique (certes, il y a la fameuse mesure à 11/4 : on commence lentement et on accélère. C’est un peu court, dirons-nous). Voilà quelques paradoxes propres au feu sous la glace : parfois, la glace (le consensus) l’emporte sans faire beaucoup de bruit.

L’orchestre, bien que parfois aux limites de ses capacités, s’en sort de façon magistrale et avec beaucoup de souplesse dans les transitions rythmiques de la dernière partie. Mention spéciale à la trompette de Matthias Persson qui laisse passer par-dessus la masse quelques notes proprement irradiantes.

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- Monte-Carlo
- Auditorium Rainier III
- 06 février 2012
- Darius Milhaud (1892-1974), La Création du Monde
- Dmitri Chostakovitch (1906-1975), Concerto pour violoncelle n°1 en Mi bémol majeur Op.107
- Igor Stravinski (1882-1973), Le Sacre du Printemps.
- Thierry Adami, violoncelle
- Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
- Kristjan Järvi











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