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Koroliov, Bach, l’extase.

mardi 28 septembre 2010 par Carlos Tinoco
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Evgueni Koroliov
© Barbara Fromann

L’immense Evgueni Koroliov était ce dimanche au théâtre des Champs-Élysées, dans un programme qui est au cœur de toute sa démarche interprétative : du Bach tout du long. Immense pianiste et immense musicien, Koroliov est tout cela, à coup sûr. Immense interprète de Bach ? C’est là que les avis divergeront. Pour notre part, même si nous entendons la logique de certaines réserves, la cause est entendue, ce récital a confirmé ce que les disques de Koroliov consacrés à l’œuvre du Cantor de Leipzig avaient déjà démontré : le témoignage de ce pianiste dans ce répertoire est capital et, en un sens, définitif.

Commençons néanmoins par les critiques. Un collègue déplorait l’absence totale d’une rhétorique baroque qui rende à la danse sa place essentielle dans ces partitions. Il a raison, indubitablement. Attention, il n’est pas question de sonorités car Koroliov sait utiliser des piqués qui rappellent le clavecin et son utilisation parcimonieuse de la pédale comme la subtilité de ses légatos empêchent qu’on suspecte sa lecture de romantisme anachronique. Mais, en effet, son Bach ne va pas chercher sa motricité dans les balancements obligés des danses du XVIIIème siècle, pas plus qu’il ne s’ornemente ou ne se phrase en empruntant aux manières musicales de l’époque. Dès lors, une fois cela admis, reste à savoir comment on reçoit un geste pianistique et interprétatif aussi abouti que celui de Koroliov. Si Bach ne se conçoit qu’au sein d’une rhétorique précise, celle qui, en effet, présida sans doute à l’écriture de ces partitions, alors Koroliov n’y a pas sa place.

Pour notre part, cela nous semble l’exemple même de l’absurdité des dogmes. Finalement, en ce pays de trahison qu’est l’interprétation, le juge de paix n’est pas la fidélité historique ou idiosyncrasique, mais la cohérence et la richesse de ce qui en émerge. L’écriture de Bach supporte-t-elle une vision décantée, lorsqu’elle est poussée à ce degré de subtilité ? Renversons la question : devant l’évidence de ce que fait Koroliov, peut-on répondre non ?

Ce qui est renversant, dans le jeu de Koroliov, c’est justement l’économie de moyens interprétatifs que lui permet son ahurissante technique. L’articulation est tellement souveraine (cette manière de détacher chaque note au sein même de légatos d’une extrême douceur), la densité de la moindre note en même temps que la maîtrise des timbres sont poussés à un tel degré qu’il peut jouer dans un ambitus dynamique assez étroit et dans une agogique très restreinte, sans jamais cesser de chanter magnifiquement et sans qu’on ait jamais l’impression d’un jeu contraint. Au contraire, la liberté qui se déploie dans cet espace ouvre sur des horizons infinis. Justement parce qu’il ne tente pas du tout de singer le clavecin, mais parce qu’il utilise et surtout explore jusqu’à des confins inouïs les possibilités du piano, il en fait surgir un Bach pianistique d’une telle évidence que nous n’avons pas le souvenir d’avoir entendu quelque chose d’équivalent. C’était déjà perceptible au disque, il y a dans la présence du son qui nous parvient depuis la salle quelque chose de plus flagrant encore, et de plus définitif. Détailler le programme qu’il a joué ce dimanche serait superflu : tout a été à la même aune, un moment de recueillement musical rarissime, jusqu’aux deux variations Goldberg qui ont été données en rappel.

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- Paris
- Théâtre des Champs-Élysées
- 19 septembre 2010
- Johann Sebastian Bach (1685-1750), Fantaisie chromatique et fugue en ré mineur BWV 903 ; Suite Française n°5 en sol majeur BWV 816 ; Toccata en ut mineur BWV 911 ; Concerto Italien en fa majeur BWV 971
- Evgueni Koroliov, piano






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