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Khatia au bal du diable

mercredi 25 janvier 2012 par Vincent Haegele
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Khatia Buniatishvili
© Esther Haase

Nous avons été nombreux, sur ClassiqueInfo, à chanter les mérites de Khatia Buniatishvili, qui, depuis ses débuts en France, a fait l’objet de toutes les attentions, au point de pouvoir se permettre d’élaborer un programme très restreint, redonné à diverses occasions tout au long de l’année dernière, programme centré autour de la figure de Liszt, d’une réflexion intelligente et supérieure autour de la virtuosité et de l’art d’être pianiste aujourd’hui. C’est donc avec intérêt et non sans gourmandise que nous apportons ce jour notre propre pierre à l’entreprise.

Qu’on veuille bien nous pardonner la puérilité de notre titre, mais le contenu du concert, et surtout l’engagement de Khatia Buniatishvili sur les pentes d’un enfer pianistique de premier ordre (Petrushka dans sa version pour piano doit bel et bien être l’équivalent du Sacre du Printemps pour orchestre), nous a bel et bien transporté au bal du diable. La Sonate de Liszt, qui reste bel et bien une galerie de portraits telle qu’on ne peut la trouver que dans une maison toute droite d’une nouvelle gothique de Poe, a trouvé ici une interprète majeure, qui a pris le parti, dangereux et stimulant, de débuter son récital avec ce monstre d’une demi-heure, dont la vigueur des pièges n’a pas été émoussée au cours du dernier siècle. Que dire, ensuite, quant au fait de se retrouver nez à nez avec un Mephistophélès d’autant plus déchaîné qu’il mène la danse avec l’entrain qu’on lui connait (Mephisto-Waltz n°1) ? Que dire, enfin, de cette cavalcade faite de mort et de vie, qui constitue la Suite de Petrushka élaborée par le compositeur pour donner des cheveux blancs à des générations de pianistes ? On nous pardonnera donc notre petit enfantillage concernant le titre...

Khatia Buniatishvili est de toute évidence l’une des futures grandes dames du piano du siècle commençant ; malgré un récent disque qui est loin d’être une réussite (Sony Classical semble avoir justement depuis longtemps vendu son âme à un diable bien plus grotesque que celui du bal dont nous parlions plus haut, celui du Bentchmarking à tout prix, âme vendue en solde et pacte sans garantie), tout ce qu’elle réalise ne laisse absolument pas indifférent et relève d’un fait tout simple, l’immédiateté. Lorsque débute la Sonate de Liszt, on ne sent aucun affect, aucune ficelle préparée à l’avance (comme c’est souvent le cas), mais une cohérence incroyable du discours. La demi-heure de musique qui suit est de fait d’une construction qui ne tient ni de la préméditation, ni de l’improvisation. C’est tout simplement construit parce que la technique utilisée pour ce faire est redoutable de précision. Khatia Buniatishvili dispose d’une technique en acier trempé (pour la réalisation d’un programme de ce type, c’est bien entendu un pré-requis obligatoire) ; mais cette technicité ne se retourne jamais contre son auteur, pour la raison qu’elle est présente de bout en bout. Un mauvais pianiste, pour donner un exemple, dissimule toujours ses failles techniques (sans parler de l’incohérence de son propos musical) en prétendant faire voir et entendre des images à son public. La belle affaire ! Rien de tel dans ce que nous entendons ici.

La première partie lisztienne est de ce fait d’une grande maîtrise, parfois légèrement outrée, mais sans brutalité. Le plus grand défaut que nous pourrions encore trouver à Khatia Buniatishvili est sa propension à concevoir des effets qui se retrouvent à l’identique d’un bout à l’autre de la partition : ce trop grand parallélisme (pour exemple, il n’existe qu’une seule manière de représenter un Allegro tempestuoso) nuit peut-être un peu à la grande diversité de couleurs des partitions de Liszt. De même, autre défaut bien plus mineur, regretterons-nous parfois l’usage de tempi trop rapides qui, bien que ne servant à dissimuler aucune faille comme c’est trop souvent le cas, réduisent légèrement la cohérence du discours que nous saluions plus haut.

Ces réserves disparaissent totalement à l’écoute de la seconde partie du concert : les trois Scherzos de Chopin (opus 20, 31 et 39) sont dignes des plus grands. Là, les tempi sont particulièrement marqués et il se dégage de la matière pianistique une chaleur, une profondeur d’une poésie naturelle et irradiante, en particulier dans le Trio du Scherzo n°1 et dans la reprise finale du Scherzo n°3. C’est bien là toute la force de Khatia Buniatishvili de ne pas se contenter des seuls acquis de son tour de force lisztien et de montrer autre chose, un autre chose que l’on chercherait du côté d’un Gilels ou d’un Michelangeli de la dernière décennie, où l’émotion primaire ne l’emporte jamais sur l’indestructible volonté de dégager la phrase, le rythme, l’équilibre.

Il se peut qu’après une telle prouesse, pour une pianiste aussi jeune (et devant faire face à un piano mal accordé, résonnant dans une salle à l’acoustique plus que contestable), son Petrushka ait pu paraître moins réussi que ceux déjà donnés au cours des concerts précédents ; l’on retiendra avant tout que la conclusion de ce programme redoutable partait quelque part vers le feu d’artifice et la tragédie la plus poignante, faisant oublier aspects techniques, rythmiques et harmoniques. Qu’il ne soit plus permis de douter combien Khatia Buniatishvili est promise à un avenir que l’on ne peut imaginer que radieux.

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- Paris
- Cité de la Musique
- 05 janvier 2012
- Franz Liszt (1811-1886), Sonate en Si mineur, Mephisto-Walz no.1
- Frédéric Chopin (1810-1849), Scherzo no.1-3 (op. 20, 31, 39)
- Igor Stravinski (1882-1971), Petrushka.
- Khatia Buniatishvili, piano.











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