Khatia Buniatishvili : la foudre tombe sur Saint-Denis

- Khatia Buniatishvili
- © Esther Haase
Il arrive que des rendez vous entre artistes et mélomanes soient reportés. Peut être ces décalages temporels ne font-ils, comme en matière sentimentale, qu’aviver l’attente et donc conduire, une fois la rencontre enfin atteinte, à un profond désenchantement ou à un enthousiasme délirant. Ainsi, étant absent de la Roque d’Anthéron ces dernières années, ayant raté son précédent récital à Saint-Denis, empêché à la dernière minute d’assister à celui donné à l’auditorium du musée d’Orsay en novembre dernier, notre attente de rencontre musicale avec Khatia Buniatishvili n’était calmée que par quelques vidéos de médiocre qualité technique et les critiques ô combien élogieuses de Théo Bélaud à La Roque et au Louvre, qui a récidivé à Orsay en tant que concertorialiste et néanmoins ami. Certes, la participation de Buniatishvili au coffret Lugano 2009 (Sextuor de Mendelssohn et Sonate pour violon et piano n°2 de Bartok) laissait entrevoir un sens musical et une adaptabilité très au-dessus de la moyenne mais l’appétit ne pouvait se contenter de si peu. L’arrivée sur le marché, la semaine même de ce récital, du premier disque officiel en solo (un portait faustien de Liszt chez Sony) venait à point nommé pour compléter une première impression en concert.
Admettons que le fait de ne pas participer à la grande messe pianistique annuelle de la Roque d’Anthéron nous empêche d’avoir une bonne vision de ce qui se fait de mieux en matière de jeunes talents. Néanmoins, ce festival étant largement couvert par France Musique, quelques disques et vidéos mettant aussi en exergue quelques pianistes, certains allant même jusqu’à s’égarer en région parisienne, on peut, sans avoir l’air trop ridicule, affirmer que nous n’avons pas entendu un tel jeune talent (24 ans deux jours après ce récital) s’exprimer à ce double niveau technique et musical ces dernières années (dix ? quinze ? peu importe).
En général, les pianistes aiguisent les oreilles de leur public avec quelques friandises apéritives avant que d’aborder le plat de résistance. Rien de tel avec Khatia Buniatishvili. On débute avec la Sonate en si mineur de Liszt et on expédie les affaires courantes ensuite. On verra comment. L’auditeur buniatishvilien se doit d’avoir faim tout de suite, et même d’être doté d’un gros appétit. Donc, la Sonate de Liszt, ce machin monstrueux, Tourmalet ou Izoard des pianistes, 760 mesures bâties sur cinq thèmes récurrents. La pianiste géorgienne y réussit l’extraordinaire tour de force de parfaitement concilier les deux approches possibles de l’œuvre : la sonate conçue comme une forme globale et l’addition de séquences parfaitement individualisées, le Tout et la somme des détails. Pour ce faire, Khatia Buniatishvili dispose d’une technique digitale proprement ahurissante, mais qui ne conduit jamais au moindre clinquant, à la moindre poudre de perlimpinpin jetée aux oreilles du public. La technique est « juste » là pour exécuter des notes écrites par un compositeur, pas pour faire se pâmer les auditeurs. Des doigts donc, mais surtout une incroyable spontanéité qui fait de l’intuition le fil conducteur de son interprétation. Il est évidemment impossible de rendre compte de cette vision, ni dans son ensemble ni dans les détails mais avouons avoir reçu un véritable choc émotionnel au travers de cette interprétation intégrant des passages restés peut être plus discrets chez d’autres pianistes et, ici, semblant trouver leur place naturelle. Nous pensons ici au premier marcato très détaché, au ritenuto diminuendo concluant le premier Grandioso, le cantando espressivo quelques mesures plus loin, un Andante sostenuto d’ores et déjà historique et une dernière page où la pianiste laisse la musique se conclure d’elle-même. Alors, certes, la main gauche peut, de temps à autre, manger la droite (et pourtant, il paraît que Khatia est bien droitière) ; on ne sait d’où sort l’accelerando quatre lignes avant le début de l’Andante ; et encore moins, l’énorme rallentando dans la transition entre la fin du fugato et le dernier énoncé du Grandioso. Tout ceci n’a aucune espèce d’importance car on a la certitude ici d’entendre une des très grandes pianistes du moment, pas simplement une « rising star », catégorie dans laquelle certaines institutions semblent encore l’enfermer.
Quand on entend un jeune artiste d’un tel talent pour la première fois en concert, on est très tenté d’établir des comparaisons. La spontanéité dont elle fait preuve fait évidemment penser à Martha Argerich, ce d’autant que la géorgienne a été invitée à Lugano. Mais quand on réécoute la légendaire version de la pianiste argentine, on mesure l’océan de différences dans la réalisation de cette Sonate de Liszt. S’il fallait vraiment trancher à ce stade, c’est bien plutôt du côté du jeune Horowitz qu’il faudrait peut être aller. La simple mention de ce nom suffit peut être à expliquer l’état second dans lequel nous nous trouvions à l’issue de cette exécution, situation qui explique peut être que la Méphisto-Valse n°1 qui suivit nous échappa quelque peu. Quelle curieuse idée de placer une telle œuvre après la Sonate ! Pourquoi ne pas l’avoir gardée comme bis en lieu et place du Liebestraum n°3 qui eût pu, comme au disque, faire office de merveilleuse introduction ? Bon, tout cela n’est que vétilles, sauf que nous en resterons, faute d’attention concentrée, à une impression très générale sur cette Méphisto-Valse : technique irréprochable, léger manque de tension dans la partie centrale. Il semble que la tenue générale ait été meilleure lors du récital donné à Orsay en novembre dernier. Peut être. Sûr aussi que Boris Berezovsky a clos la concurrence pour longtemps, certain soir estival à la Roque d’Anthéron. Mais certain aussi que ce que Khatia Buniatishvili délivra à Saint-Denis se situait très, très au-dessus de la cohorte de pianistes qui s’escriment à affronter ce monstre pianistique.
Un entracte bien salutaire pour reprendre ses esprits et s’apprêter à écouter la Sonate n°7 de Prokofiev, puis les Trois Mouvements de Petrouchka de Stravinsky. Certain fan de la pianiste (sixième récital entendu déjà) avouait une certaine déception par rapport à une approche de la sonate de Prokofiev trop peu axée sur le principe même de sonate. Bon, nous écoutons et respectons ces avis, mais ne les partageons pas pour autant. Certes, Prokofiev en tenait beaucoup pour l’appellation sonate. Mais cette Septième répond-elle vraiment aux critères formels, hormis qu’elle est bien en trois mouvements vif-lent-vif. Forme A-B-A-B-A pour le premier mouvement, A-B-A pour le troisième, réplique de la Toccata, nocturne en guise de mouvement lent nous emmenant du côté de Roméo et Juliette. C’est dire si, à côté des versions classiques de rigueur, peuvent certainement s’immiscer des interprétations plus libres sur le plan formel. Celle de Khatia Buniatishvili s’inscrit délibérément dans cette catégorie. Si nous devions émettre quelques petites réserves, elles viseraient plutôt l’abus de couleurs dans le premier mouvement que nous sentons plus « en noir et blanc » et le finale, évidemment enthousiasmant mais pris trop rapidement, comme si le tempo devait être le seul vecteur de la motricité. Pour le reste, qui est très majoritaire, la fascination pour une interprète sachant mettre en exergue un instinct hors pair sans jamais tomber dans l’histrionisme reste intacte.
Histoire d’enfoncer le clou dans la tête d’hypothétiques sceptiques, Khatia Buniatishvii nous offrit la plus belle interprétation jamais entendue des Trois Mouvements de Petrouchka. Oh ! Techniquement, comparer ça à Mauricio Pollini ou Deszo Ranki ou Emil Guilels, c’est comme se demander si l’or est plus séduisant en lingots, en barres ou en colonnes de louis. Non, la différence se fait sur l’esprit de l’œuvre, sur le ballet dont environ une moitié est transcrite pour le piano. Et, là, Khatia Buniatishvili est sans rival(e). Est-ce l’origine slave qui l’emporte, la jeunesse de l’interprète, une apparence physique presque frêle mais qui semble receler des trésors de rebond, toujours est-il que c’est Petrouchka lui-même qui semble jouer du piano. Octaves crépitantes de la Danse russe, caractère totalement habité du lamentoso, puis de l’andantino et enfin du furioso de Chez Petrouchka, bariolage de la Fête de la semaine grasse, tout est réalisé avec une perfection technique confondante, mais surtout, ici comme dans Liszt, avec un sens inné de la spontanéité et de la justesse musicale du geste (staccato dont pas une note n’est semblable à celle qui la précède et à celle sui la suit, simple exemple parmi des dizaines d’autres).
En bis, comme déjà mentionné, un Rêve d’amour n°3 de Liszt, joué avec un tact, un sens du phrasé, que de très grands ainés pourraient envier, et que dire du recitativo conclusif ?
Est il besoin de préciser que l’auteur de ces lignes est quelque peu tombé amoureux (musicalement) de cette immense pianiste que les parisiens pourront ré-entendre dans le second concerto de Chopin à Pleyel en septembre, puis dans un programme très proche (Chopin à la place de Prokofiev) à la Cité début janvier 2012. Pour le reste, souhaitons seulement qu’un programme très (trop) chargé ces prochains mois ne l’empêche pas de continuer à travailler et n’émousse pas ce feu sacré buniatishvilien.
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Saint-Denis
Maison de la Légion d’honneur
19 juin 2011
Franz Liszt (1811-1886), Sonate en si mineur ; Méphisto Valse n°1 ; Rêve d’amour n° 3 (en bis)
Serge Prokofiev (1891-1953), Sonate n°7 en si bémol majeur opus 83
Igor Stravinsky (1882-1971), Trois Mouvements de Petrouchka
Khatia Buniatishvili, piano

