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Khachatryan : le Bach d’un poète

vendredi 11 novembre 2011 par Carlos Tinoco
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Sergey Khachatryan
DR

Le concours Reine Élisabeth 2005 était décidément un bon cru : Sergey Khachatryan et son dauphin Yossif Ivanov s’imposent année après année comme des figures marquantes de la jeune scène violonistique. D’autant qu’il s’agit dans leur cas de personnalités musicales fortes, pas de pyrotechnie digitale. Néanmoins, le disque des Sonates et Partitas par Sergey Khachatryan nous avait laissé un peu perplexe sur le sens de sa démarche. Ce concert à la Cité de la Musique était l’occasion d’en juger.

Décidément le disque et la scène sont bien deux choses très différentes, quasi incommensurables. L’enregistrement de ces Sonates et Partitas de Bach par Sergei Khachatryan nous avait paru superflu ; le concert nous a semblé essentiel. Le disque ne se conçoit aujourd’hui (pour un mélomane éclairé – mais c’est peut-être aussi là ce qui limite son écoute) que dans la comparaison. Nous avons tant de versions disponibles (et depuis une bonne cinquantaine d’années dans un son excellent), que nous soumettons, consciemment ou non, toute nouvelle parution à la question suivante : en quoi fait-elle avancer la résolution de l’énigme ? Or, posé dans ces termes, l’enregistrement de Sergei Khachatryan semble plutôt un retour en arrière. Bien exécuté, avec d’admirables passages violonistiques, mais une lecture qui fait fi de tout l’apport des baroqueux et qui, appelant la comparaison avec Hendrik Szeryng ou Nathan Milstein plus qu’avec les tentatives de ces vingt dernières années, ne s’impose pas non plus par la perfection du geste, comme peut le faire celle de Julia Fischer. Mais cette question n’est-elle pas ce qui invalide l’écoute du critique ? Il est sûr en tout cas que ce concert nous a fait réécouter le disque différemment.

Car ce qui frappe, en écoutant Sergei Khachatryan frayer son chemin dans la deuxième partita, c’est le caractère éminemment singulier et poétique de sa démarche. Certes, ce Bach prend son temps, s’étire en une longue rêverie et ne danse jamais. Mais il ne cesse jamais de chanter, à mezzo voce, une mélopée intime. Pour notre défense, c’est d’ailleurs exactement ce que les prises de son ont tant de mal à rendre. Ce chuchotement subtil où chaque note est habitée sans le secours d’accents ostentatoires. Alors, bien sûr, les menuets ne sont pas des menuets et la Bourrée n’est pas une Bourrée. Quant à la sûreté violonistique de Sergei Khachatryan, bien réelle, elle ne constitue pas par elle-même un choc comme peuvent en provoquer celles de Julia Fischer ou d’Hilary Hahn. Pas de souplesse surnaturelle à l’archet, pas de son venu d’ailleurs. Mais une sincérité et une délicatesse dans l’ouvrage qui forcent le respect et l’émotion.

Le sommet du concert est peut-être la deuxième sonate où, dès le Grave, nous sommes suspendus à un mouvement hypnotique, dans des tempos très retenus, un fil ténu qui ne se brise jamais du fait de l’extrême concentration des phrasés. Un exercice de haute voltige et surtout de haute musicalité dont combien de violonistes sont capables ? S’il manque quelque chose, c’est peut-être à chercher dans le contraste. Un collègue soulignait la grande intégrité de Sergey Khachatryan qui n’utilise jamais cette partition pour faire étalage de sa palette technique. Et en effet, pour entendre le mordant des attaques ou la fureur de son violon, il faudra attendre d’autres concerts ou d’autres répertoires. C’est incontestable et salutaire. Mais dans la cohérence de sa démarche, il serait peut-être souhaitable de faire entendre d’autres registres que la rêverie bucolique pour donner à cette lecture sa pleine dimension (on voudrait écrire : sa pleine incarnation).

Compte tenu de ces caractéristiques, il n’est guère surprenant que la Chaconne qui concluait la soirée ait été particulièrement réussie, d’une inspiration et surtout d’une continuité impressionnantes. Ce Bach n’est sûrement pas idiomatique, il n’entend rien bouleverser dans l’histoire de l’interprétation, mais il est précieux.

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- Paris
- Cité de la Musique
- 22 octobre 2011
- Johann Sebastian Bach (1685-1750), Partita n°3 en mi majeur, BWV 1006 ; Sonate n°2 en la mineur BWV 1003 ; Partita en ré mineur BWV 1004
- Sergey Khachatryan, violon






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