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Katioucha Kabanová : les orgues de Marthaler à Garnier

jeudi 14 avril 2011 par Anna Svenbro
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Angela Denoke (Katia)
© Christian Leiber / Opéra national de Paris

Le public de l’Opéra national de Paris a pu redécouvrir au Palais Garnier la mise en scène par Christoph Marthaler de l’opéra de Leoš Janáček Kátia Kabanová, devenue une référence depuis son triomphe en 1998 à Salzbourg. Si cette production s’avère étourdissante pour le spectateur, elle est captivante pour l’auditeur du fait de sa superbe distribution.

La province russe du XIXème siècle. Un personnage principal dénommé Katia, étouffée par la laideur du monde qui l’entoure, un mariage sans amour ni désir, la faiblesse de son époux, la vulgarité tyrannique des membres de sa belle-famille, et le carcan des obligations sociales. Rencontre : adultère : drame qui, une fois dévoilé, mène l’héroïne à la noyade. Tels sont les ingrédients, qu’ils soient puisés chez Leskov ou Ostrovski, à l’origine de deux chefs-d’œuvre de l’opéra au XXe siècle, Lady Macbeth du district de Mzensk de Chostakovitch et Kátia Kabanová de Janáček, ayant enfin gagné la reconnaissance auprès du public français. Mais si les points de départ sont similaires, les deux univers opératiques sont radicalement différents : sous la plume implacable de Chostakovitch, Katia Izmaïlova, jette la « morale » aux orties, et luttera jusqu’au suicide contre tous les tyranneaux et petits larbins qui lui ont pourri l’existence, n’obéissant en définitive qu’à la loi de sa sensualité et de son propre désir. Or, Janáček, dans Kátia Kabanová, chante dans un seul élan de désespoir la défaite d’une femme qui rêve, croit, communie avec la nature, s’éveille à l’amour et au désir, mais qui se retrouve finalement victime, non seulement de l’atroce mesquinerie de son entourage et des conventions sociales, mais encore d’elle-même, de sa propre culpabilité, de ses propres aveux qui la feront se soumettre, sombrer dans la folie avant de sombrer tout court, sans une miette d’intérêt de la part de l’univers dont elle a pourtant intériorisé les valeurs.

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Vincent Le Texier (Saviol Dikoy)
© Christian Leiber / Opéra national de Paris

Christoph Marthaler succombe-t-il à la tentation de mettre un univers musical en sous-texte de l’autre ? On le craint dans un premier temps, lorsque l’on découvre le HLM décrépi soviétisant des années 1960-1970, façon Cheryomushki, qui fait office de décor (en lieu et place de la Russie provinciale du XIXe, cadre original de l’intrigue… Lequel des cadres est-il le plus étouffant ?...) : les éléments naturels, pourtant si importants dans la psychologie de Kátia, sont passés sous silence, l’accent est mis sur la misère matérielle, intellectuelle et morale de cet environnement livré aux cancans de voisinage et aux faux aveugles qu’on soupçonne d’être des indics de la police. Crainte très vite balayée : l’imaginaire de Kátia est convoqué par d’autres moyens, et le rapport si particulier, parfois ambigu, qu’elle entretient aux autres personnages (avec Varvara notamment) est parfaitement souligné.

On est littéralement submergé par la mise en scène de Marthaler, lecture « à poigne », où les chanteurs ont, somme toute, peu de marge de manœuvre, et qui affirme son primat par rapport à l’œuvre musicale de Janáček, cherchant moins à la servir que de s’en servir. Ce dernier parti pris, privilégiant la dimension scénique, et qui est celui de Marthaler, peut être tout à fait pertinent, la dimension théâtrale de l’opéra étant inexpugnable. Il n’en demeure pas moins qu’une telle vision, pour être cohérente, doit se doubler à chaque instant du souci du détail, de la complexité, de la subtilité. Or, on regrette beaucoup que la mise en scène ait eu la main beaucoup trop leste s’agissant de certains effets qui pourraient passer pour des facilités.

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Angela Denoke (Katia) et et Jorma Silvasti (Boris Grigorievitch)
© Christian Leiber / Opéra national de Paris

Premier exemple, qui est aussi le plus emblématique : l’usage de la fontaine, superbe… Superbe gâchis. La fontaine est située au centre du décor. Ces piètres arceaux font pourtant office de clef de voûte scénographique. C’est au centre de cet anneau (nuptial ?) rouillé par les eaux que Katia est enfermée, tourne dans sa propre torpeur, rêve à sa vie passée, à un autre homme que son mari, et attend. C’est cernée par ces jets d’eau et les conventions sociales qu’elle aimera, fautera, se révoltera et périra. C’est dans ce cercle exigu que Katia entonnera son chant du cygne (le cadavre d’un cygne est d’ailleurs présent au centre de la pièce d’eau), et tournera pour accomplir une danse de mort presque destinée à passer inaperçue, alors que le reste des personnages lui tourne le dos. En bref, un superbe élément scénographique, moteur de la mise en scène… A ceci près que Marthaler en tire des effets à l’arme lourde. Dès le début de l’œuvre, via une image punaisée au mur, le public est un peu trop démonstrativement amené à assimiler la fontaine aux flots de la Volga par Kudryash. Mais les saccades de la fontaine sont surtout utilisées comme une sorte de gyrophare tournant, censées donner l’indication suivante : « Oh, oui !... ». L’effet est pour le moins déplacé par sa lourdeur, lorsque Katia, magnifique, se révèle à elle-même dans l’amour charnel et se découvre femme dans les bras de Boris. Ce n’est pas la première (ni la dernière) fois qu’une mise en scène faillit à donner une dimension poétique à la sensualité et à la libération des frustrations érotiques. L’accessoire du placard, typique du vaudeville, n’est pas là pour arranger les choses, d’ailleurs… Mais on fait pire dans le manque de tact et de subtilité : lorsqu’un jet brusque de la fontaine signale que Kabanicha et Dikoy, auparavant très explicites tant dans le livret que dans la mise en scène, en ont fini avec la bagatelle, c’est pire qu’une faute, c’est un pléonasme. Le tout accompagné des ricanements plus ou moins gras d’une partie du public qui fait comprendre en retour qu’il a bien compris le sous-entendu graveleux…

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Jane Henschel (Kabanicha), Donald Kaasch (Tichon Kabanov), Angela Denoke (Katia)
© Christian Leiber / Opéra national de Paris

Autre traitement caricatural, celui de Kabanicha : ce personnage de douairière tyrannique n’est-il pas plus complexe que Christoph Marthaler le laisse entendre ? Sur le papier, elle est une figure certes malveillante qui écrase son fils et sa belle-fille, mais une figure ambiguë, en tant qu’elle est peut-être elle aussi un jouet, tant de sa propre lubricité, de son amour maternel dévorant et dévoyé, que de son fils Tikhon, éternel homme-enfant, fils de sa mère, incapable d’aimer sa femme en homme. Or, le metteur en scène choisit de forcer le trait dans un seul sens. C’est efficace : Marthaler nous donne à voir une Kabanicha terrifiante en pécore minable et perverse, pocharde grotesque chez qui le cynisme se dispute à la bêtise la plus crasse. Mais la composition du personnage perd en profondeur ce qu’elle gagne en efficacité.

Mais, à côté de ces quelques réserves s’agissant de la mise en scène, l’auditeur de l’opéra est captivé par ce qu’il entend. Tout d’abord par Angela Denoke, qui offre une interprétation toute en contrastes, qui réussit, avec le timbre sombre et profond qui est le sien, à camper une Kátia tout à fait aérienne, qui apparaît comme un ange en enfer sur le petit nuage de ses rêves et souvenirs de jeunesse autour de la nature, un ange blessé dont les ailes vont progressivement se consumer au cours de l’opéra. Denoke fait preuve d’un sens dramatique extrêmement sûr lorsque Kátia est en possession de clefs que Varvara a volées à Kabanicha, et qui lui permettront de voir Boris : les clefs lui brûlent la main, et elle parvient grâce à sa voix à faire passer une palette d’émotions d’une largeur extraordinaire pour faire sentir au public toutes les pensées et émotions contradictoires qui agitent Kátia en proie à la tentation. Lorsque Kátia, rongée par le remords jusqu’à la folie, avoue son adultère, Angela Denoke fait éclater brusquement toute la violence du personnage vis-à-vis d’elle-même et qui était contenue jusqu’alors : l’auditeur est pris à la gorge par l’émotion jusque là contenue de sa voix, et qui prend subitement corps. Treize ans après sa prise de rôle, l’interprétation n’a rien perdu de sa fraîcheur bouleversante.

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Jane Henschel (Kabanicha), Angela Denoke (Katia) et Andrea Hill (Varvara)
© Christian Leiber / Opéra national de Paris

Quant à Jane Henschel, elle se tire plutôt brillamment de la lecture univoque et presque comique donnée à son personnage, faisant preuve d’un bel abattage, se donnant à fond dans son rôle de vieille rombière éthylique à choucroute décolorée. Face à elle, Vincent Le Texier se montre un partenaire à la hauteur et bien en voix. Il campe un Dikoy antipathique, pingre et grossier à souhait. Donald Kaasch est parfait dans le rôle du fils à maman pathétique qu’est Tikhon, tiraillé entre sa mère dont il ne peut se séparer et sa femme qu’il aimerait tant aimer tout en en étant incapable. On regrette un peu que Jorma Silvasti n’ait pas davantage insisté sur la naïveté presque adolescente de Boris qui vaudra finalement au personnage un aller simple pour la Sibérie... Quant à Ales Briscein, impeccable en Gene Kelly chantant sous la pluie alors que la bourgade de Kalinov est frappée par l’orage, et Andrea Hill, bien en voix, à la fraîcheur ambiguë, ils campent à merveille le couple au bonheur fait de petits riens formé Kudryash et Varvara. Tomas Netopil s’attache à coller le mieux possible au discours et au jeu des chanteurs, même si l’Orchestre de l’Opéra de Paris se montre rétif en quelques rares occasions (les cordes dans le premier acte notamment).

En définitive, cette Kátia Kabanová mise en scène par Christoph Marthaler résume bien toutes les difficultés auxquelles le spectateur d’opéra peut être confronté s’agissant d’une production dite de référence, et dont il faut souligner la très grande qualité sur le plan musical : doit-on se faire violence et adhérer à une mise en scène qui se sert du discours musical comme d’un prétexte, fût-ce en employant certains effets superfétatoires pour affirmer le primat du théâtre sur la musique, ou préférer une lecture plus ouverte, peut-être moins efficace, mais à la violence plus discrète et subtile de ce drame musical de la vie de province ?

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- Paris
- Palais Garnier
- 05 avril 2011
- Leoš Janáček (1854-1928), Kátia Kabanová. Opéra en trois actes sur un livret de Vincence Cervinka, d’après L’Orage d’Alexandre Nikolaïevitch Ostrovski
- Mise en scène, Christoph Marthaler ; co-mise en scène, Joachim Rathke ; décors et costumes, Anna Viebrock ; lumières, Olaf Winter ; chorégraphie, Thomas Stache ; dramaturgie, Stefanie Carp
- Katiá, Angela Denoke ; Vincent Le Texier, Saviol Dikoy ; Jane Henschel, Kabanicha ; Donald Kaasch, Tikhon Kabanov ; Jorma Silvasti, Boris Grigorievitch ; Ales Briscein, Kudryash ; Andrea Hill, Varvara
- Choeur de l’Opéra national de Paris. Chef des chœurs, Patrick Marie Aubert
- Orchestre de l’Opéra de Paris
- Tomas Netopil, direction





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