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Jurowski, Bell et l’OCE : impressionnants, mais de différentes manières.

lundi 27 décembre 2010 par Carlos Tinoco
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Joshua Bell
DR

Après la renversante Symphonie Héroïque du TCE, on attendait avec impatience de réentendre Vladimir Jurowski en concert. Curiosité aiguisée par le fait qu’il venait cette fois avec l’Orchestre de Chambre d’Europe, un orchestre excellent mais qu’il n’a pas façonné lui-même pendant plusieurs années, par le fait qu’il accompagnait Joshua Bell, un violoniste qui n’a pas selon nous un univers musical comparable à celui de Julia Fischer, et enfin parce que le répertoire qu’il abordait ce soir (concerto de Mendelssohn, troisième symphonie de Schubert) nous emmenait assez loin de l’esprit du premier concert. À l’arrivée, une double confirmation : Vladimir Jurowski est un très grand chef et l’OCE un excellent orchestre. Quant à Joshua Bell, il a confirmé ce que l’on pensait jusqu’alors de son jeu, pour les qualités comme pour les manques.

Peut-on à la fois rendre les armes et être très critique vis-à-vis du même interprète ? C’est la question devant laquelle nous place Joshua Bell. Avoir un son aussi charnu d’un bout à l’autre du concerto de Mendelssohn, garder cette rondeur dans les voltiges du bis (« Souvenir des Amériques » de Vieuxtemps), n’est pas donné à n’importe quel violoniste. Mais c’est aussi là que se situe la principale réserve. Joshua Bell a-t-il un discours propre, une intelligence de la partition qui l’amène à explorer toute la palette sonore de son instrument pour, en caractérisant chaque note, construire un discours ? Peut-être, mais alors avouons qu’on ne l’entend pas. Pourtant ce n’est pas faute d’appropriation de l’œuvre : il joue sa propre cadence dans un concerto où, en général, tout le monde reprend celle de Joachim. D’ailleurs, cette cadence est à l’image de l’impression générale. On ne peut pas la taxer de vulgarité, Joshua Bell n’est pas un violoniste vulgaire ni de mauvais goût. Ce n’est pas rien et on lui sait gré de ne pas sombrer dans les facilités narcissiques où d’autres se perdent. Elle n’est pas non plus hors de propos et il faut reconnaître qu’elle s’inscrit parfaitement dans le fil de la partition. Mais dans quel fil au juste ? Dans celui qui fait du concerto de Mendelssohn une très jolie pièce, rondement composée, et un peu superficielle. Ce n’est pas un contresens, il y a de cela dans Mendelssohn, incontestablement, mais cela nous paraît tout de même très réducteur. Même si cette page n’est pas celle qui révèle le plus la profondeur et le tourment de ce compositeur, d’autres interprètes ont montré qu’elle s’y trouvait aussi. La frustration est d’autant plus grande que, tout comme avec Julia Fischer, Vladimir Jurowski se révèle excellent accompagnateur, très à l’écoute de son soliste, et disposant en l’OCE un instrument d’une souplesse remarquable. La verdeur de certains accents, le soyeux de certains phrasés, l’orchestre trouve justement cette variété expressive qui manque au violon de Joshua Bell.

Rien de très surprenant au fait que la Valse-Fantaisie de Glinka et la Symphonie n°3 de Schubert aient été des réussites majeures. Même si la première citée est une pièce qu’on peinerait à qualifier de chef d’œuvre, la subtilité de son orchestration est parfaitement mise en valeur par la direction de Vladimir Jurowski, d’une clarté jamais en défaut. Dans un concert où on entend la troisième symphonie de Schubert, il n’est pas très étonnant qu’on songe à Carlos Kleiber. Mais la comparaison s’impose pour d’autres raisons. Tout d’abord, comme ce dernier, Vladimir Jurowski possède un sens de la motricité remarquable et très rare. Cet instinct du tempo et du phrasé qui donne du rebond et du mouvement à toutes les notes, et qui permet que les reprises soient toujours habitées. Et Jurowski sait aussi allier le tranchant et la verticalité à la souplesse et à l’arrondi, en poussant chacun à l’extrême et en les fondant. Ce mélange pour lequel on avait employé à propos de son Héroïque l’expression « organique » se retrouve ici, au service d’une lecture où sonne une tout autre facette du romantisme allemand. Autant, dans Beethoven, il avait su trouver une puissance prométhéenne qui évoquait Goethe, autant il a su saisir, avec l’OCE, la légèreté et la fantaisie du jeune Schubert qui regarde bien plus vers Tieck. Dans cette Symphonie n°3, il y avait des dryades et des faunes qui couraient à travers la forêt. La différence de climat ne peut tenir à une concession que Jurowski aurait faite à un orchestre qu’il n’a pas eu le temps de préparer à sa conception des phrasés et des coups d’archets ; elle est trop pertinente et l’OCE le suit avec trop d’enthousiasme et de souplesse pour que cela ne soit pas mûrement choisi. D’ailleurs, il obtient des cordes un effet saisissant qu’on n’a pas le souvenir d’avoir souvent entendu en concert : à plusieurs reprises, au sein d’un même pupitre, la balance change au cours de la phrase, comme s’il avait demandé aux premiers rangs des premiers violons de commencer piano pendant que derrière eux l’attaque est forte et que cela s’échangeait à mesure que le phrasé se déroule. Réalisé avec une grande maîtrise, c’est un détail de plus de l’extraordinaire subtilité avec laquelle le mouvement est conduit. Dans cette troisième symphonie joueuse, aux élans irrésistibles, on a entendu le magnifique Freischütz que Jurowski pourrait diriger, on a entendu aussi de l’italianité et une allégresse toute rossinienne. Qu’en rappel il choisisse l’ouverture de Cendrillon allait bien plus loin qu’une envie de virtuosité ou d’emballement ultime du public : c’était un clin d’œil d’une grande pertinence musicale.

Enfin l’hommage ne saurait être complet sans une mention spéciale aux membres de l’OCE : remarquable violon solo, chef d’attaque des seconds impeccable, petite harmonie dans une forme éblouissante, cors et timbales magnifiques, il y avait de quoi ovationner longuement !

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- Paris
- Cité de la Musique
- 17 décembre 2010
- Mikhaïl Glinka (1804-1857), Valse-Fantaisie
- Félix Mendelssohn (1809-1847), Concerto pour violon et orchestre en mi mineur, op.64
- Franz Schubert (1797-1828), Ouverture en ré majeur « dans le style italien » D.590 ; Symphonie n°3 en ré majeur, D.200
- Joshua Bell, violon
- Orchestre de Chambre d’Europe
- Vladimir Jurowski, direction











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