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Juliette ou la clé des songes de Martinu au Grand-Théâtre de Genève

vendredi 16 mars 2012 par Emmanuel Andrieu
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Steve Davislim, Michel
© GTG/Yunus Durukan

Belle initiative, de la part du Grand-Théâtre de Genève, de remonter la formidable production de Juliette ou la clé des songes que Richard Jones (reprise ici par le chorégraphe Philippe Giraudeau) avait imaginé, il y a dix ans de cela, pour le Palais Garnier à Paris. Sans atteindre l’excellence du « cru » 2002, la distribution réunie à Genève n’a cependant pas démérité.

Créé à Prague en 1938, l’opéra de Martinu est efficacement adapté de la pièce éponyme de Georges Neveux, qui prend ses racines dans le second Surréalisme. L’action se déroule dans une bourgade du sud de la France où personne ne parvient à se souvenir d’un passé antérieur à dix minutes. Michel, le seul personnage doté d’une semblant de mémoire, tente d’y retrouver Juliette, une silhouette féminine entrevue lors d’un séjour précédent.

Juliette est l’opéra du rêve mais présente aussi un questionnement sans réponse, créateur d’une certaine angoisse. Juliette reste surtout l’opéra de la femme, en tant que figure mythique voire mystique, l’éternel féminin en somme. Juliette, c’est l’indicible, la femme qui n’existe que sous la forme d’une chanson, car cette Juliette que le théâtre nous montre, est-ce bien Juliette ou l’idée que s’en fait Michel, son fantasme, son rêve oublié ? Et si toute cette histoire n’était qu’un rêve ? C’est-ce que laisse supposer le texte, et lorsqu’il s’agit pour le héros de se réveiller, il préfère se rendormir pour continuer (de toute éternité ?) sa quête d’un idéal féminin inaccessible.

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Richard Wiegold, L’Homme à la fenêtre ; Emilio Pons, Le Commissaire
© GTG/Yunus Durukan

Ce livret original appelle une représentation à la hauteur, et quand se lève le rideau sur le magnifique et ingénieux décor d’Antony Mac Donald, on pressent une production idéale, qui plonge d’emblée le spectateur dans un ailleurs onirique et fascinant. Pour ce faire, le scénographe a imaginé un immense accordéon : déployé dans sa largeur au I tout en figurant un immeuble, renversé et s’ouvrant sur une forêt au II, tandis qu’il abrite le fameux « Bureau des Rêves » au III. Ces décors ne sont pas seulement beaux à couper le souffle, mais constituent aussi un écrin pour les chanteurs et appellent à de fluides mouvements scéniques, notamment au III où une forêt d’arbres stylisés et bleutés abrite les amours des deux amants.

Martinu a su accompagner ce vagabondage de l’esprit d’une musique délicate et subtile, fascinante de poésie, par sa beauté strictement mélodique, originale et sans fadeur, habillée d’une orchestration qui personnalise immédiatement le compositeur. Reprenant sa baguette - c’est déjà lui qui dirigeait la reprise parisienne à la Bastille en 2006 -, le chef tchèque Jiri Belohlavek conduit un Orchestre de la Suisse Romande qu’il magnifie et il porte jusqu’à l’incandescence l’écriture morcelée, mais toujours exubérante, de Martinu.

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Natalyia Kovalova, Juliette ; Steve Davislim, Michel
© GTG/Yunus Durukan

Saluons les titulaires des deux rôles principaux ; leur juvénilité et leurs élans expressifs ont rejoint, à bien des moments, ceux de Pelléas et Mélisande, qu’ils incarneront bientôt à la scène. En Juliette, la chanteuse ukrainienne Natalya Kovalova possède une louable diction de notre langue, un joli soprano fruité et un incroyable charme, installant un personnage qui flotte sans jamais se poser. Dans le rôle, plus difficile et plus long, de Michel, Steve Davislim convainc grâce à une excellente maîtrise de la tierce aiguë et il compose un personnage naturellement pétri d’incertitudes, naïf et passionné.

Les rôles plus ponctuels sont bien tenus et chacun campe des silhouettes bien typées. Ainsi le chiromancien haut en couleur de Jeannette Fischer, le facteur truculent d’Emilio Pons, le père la Jeunesse solide de René Schirrer ou encore le marchand de souvenirs du sémillant Marc Scoffoni. Seule la basse galloise Richard Wiegold, avec sa grosse voix charbonneuse au vibrato accusé, déçoit.

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Steve Davislim, Michel ; Emilio Pons, Le Commissaire
© GTG/Yunus Durukan

Au final, un des meilleurs spectacles qu’on ait vu au Grand Théâtre depuis longtemps…dans une salle malheureusement très clairsemée !

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- Genève
- Grand Théâtre
- 01 mars 2012
- Bohuslav Martinů ((1899-1959), Juliette ou la Clé des songes, Opéra en trois actes. Livret du compositeur d’après la pièce éponyme de Georges Neveux.
- Mise en scène, Richard Jones ; Reprise de la mise en scène et chorégraphie, Philippe Giraudeau ; Décors et Costumes, Antony McDonald ; Lumières, Matthew Richardson ; Reprise des lumières, Marc Anrochte.
- Natalyia Kovalova, Juliette ; Steve Davislim, Michel ; Emilio Pons, Le Commissaire/Le Facteur ; Marc Scoffoni, L’Homme au casque/Bagnard/Le Marchand de souvenirs ; Richard Wiegold, L’Homme à la fenêtre/Le Mendiant/Le Petit Vieux ; Léa Pasquel, Le Petit Arabe/Premier Monsieur/Le Chasseur ; Khachik Matevosyan, Le Vieil Arabe/Le Vieux Matelot ; Jeannette Fischer, La Marchande d’oiseaux/La Vieille Dame/Le Chiromancien ; Doris Lamprecht, La Marchande de poissons/La Petite Vieille ; Sophie Gordeladze, Deuxième Monsieur ; Mi-Young Kim, Troisième Monsieur ; René Schirrer, Le Père La jeunesse ; Fabrice Farina, Le Jeune Matelot/L’Employé ; Arturo Craeva, Le Gardien de nuit.
- Chœurs du Grand Théâtre de Genève ; Ching-Lien Wu, direction.
- Orchestre de la Suisse Romande
- Jirí Belohlávek, direction











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