ClassiqueInfo.com



Julia Fischer au TCE, Janine Jansen au Châtelet : sublimes.

samedi 27 mars 2010 par Carlos Tinoco
JPEG - 44.6 ko
Julia Fischer
DR

Heureux qui comme votre serviteur a commencé sa semaine au concert de Julia Fischer et l’a finie à celui de Janine Jansen. Les Sonates et Partitas de Bach pour la première, des pièces avec piano de Stravinsky, Bartók et Brahms pour la seconde : deux superbes programmes et deux moments de grâce à peine entamés par des soucis d’instrument pour Julia Fischer et par un accompagnement pianistique aléatoire pour Janine Jansen. Revue de ces moments de bonheur.

Les deux stars de Decca auraient pourtant tout pour trébucher : jeunes, belles, et promues très tôt au firmament factice de la redoutable industrie du disque. Mais, au-delà de leurs qualités violonistiques indéniables, ce qui frappe chez l’une comme chez l’autre, c’est la force de la personnalité et l’absence totale de narcissisme dans le jeu. Par des voies très différentes et très personnelles elles se situent d’emblée au-delà, débarrassées des oripeaux de la gloire, dans un geste entièrement musical. Combien de jeunes talents célébrés peuvent en dire autant ?

D’ailleurs, parce qu’on entend souvent aussi ce qu’on voit, avouons que l’émotion de leurs concerts tient aussi à leurs présences : ce mélange d’austérité, d’autorité et d’effacement chez Julia Fischer qui rappelle l’impression scénique que pouvait procurer un Richter et, pour Janine Jansen, la sauvagerie presque gauche avec laquelle elle se replie sur son violon, comme si elle voulait se faire oublier ou effacer rageusement l’image d’elle que Decca s’acharne à édifier.

Mais, comme avec ces deux violonistes, il n’est question que de musique, venons-y. Pour ce qui est de l’aspect technique, ce qui est le plus remarquable, chez l’allemande, c’est son bras droit. A ce degré, ce n’est plus de la sûreté d’archet ; c’est une souplesse qui ne se rencontre quasiment jamais, même chez les très grands violonistes. C’est aussi cela qui lui permet d’être économe de ses moyens. A l’image d’un Zimerman au piano, elle peut aller à l’épure et se contenter de laisser sonner l’instrument : ce qui chez un autre serait une carence d’intentions est avec elle une forme de transcendance. Chez la hollandaise, on est dans une forme de perfection d’ensemble dont le caractère semble moins exceptionnel de prime abord, au point que sa sonorité peut paraître un peu neutre. Mais ce qui est perdu en technique pure est compensé par une telle fougue et une intelligence musicale si vive qu’on oublie vite cette réserve.

Enfin elles avaient choisi des programmes qui permettaient parfaitement d’exposer leurs qualités respectives. On connaît le Bach de Julia Fischer et son enregistrement des Sonates et Partitas a été justement célébré comme un événement. Les entendre en récital permet de mieux mesurer la singularité de son propos. Passons sur les problèmes de réglage de son instrument qui l’ont contrainte à recommencer le premier mouvement de la sonate BWV 1001 et qui ont introduit dans son jeu une infime retenue qui s’est dissipée peu à peu (sublime deuxième sonate et, après l’entracte, première partita hallucinante et hallucinée), comment ne pas être happé par la manière dont elle construit dans ce répertoire une sorte de ligne tendue à l’infini, comme s’il n’y avait là qu’une seule phrase musicale dont la lente respiration nous élève progressivement ? Alors, bien sûr, on pourra toujours déplorer le fait que son interprétation oublie la danse, et n’insiste pas sur la dimension polyphonique (à cet égard, sa manière de concevoir l’accord, même si sa justesse est irréprochable, est très différente de celle des violonistes qui pratiquent régulièrement le quatuor – Zehetmair ou Tetzlaff), mais l’expérience à laquelle elle nous convie est d’une telle hauteur violonistique, musicale et spirituelle que la seule véritable réponse est de s’agenouiller et de remercier d’avoir pu l’entendre.

JPEG - 19.9 ko
Janine Jansen
© Decca/Mitch Jenkins

Janine Jansen avait, de son côté, décidé de débuter par deux œuvres du vingtième siècle : la Suite Italienne de Stravinsky a été emballée avec une liberté d’intonation, une fantaisie et un panache qui ne cédaient en rien à la gravure laissée par Heifetz (de la transcription pour violoncelle et violon et non de la partition originale pour violon et piano, jouée au Châtelet). Itamar Golan y faisait preuve de l’inventivité et de l’allant rythmique qui lui sont coutumiers et l’ensemble donnait une impression d’improvisation et d’engagement extrême qui convient parfaitement à l’œuvre.

La sonate de Bartók a permis d’atteindre une autre dimension, en même temps qu’elle a commencé à exposer les limites du dialogue entre les deux interprètes. Le lyrisme et l’ardeur de Janine Jansen, sa capacité à jongler d’un registre à l’autre sans jamais perdre le fil du discours et, surtout, la chaleur vibrante de son jeu (qui n’avait plus rien de l’austérité protestante hollandaise telle qu’on se la figure - on était bien plus proche de Rubens que de Potter) lui ont permis d’être dans une remarquable adéquation stylistique avec Bartók dont elle a su exprimer la modernité complexe et le caractère protéiforme. Malheureusement, le piano d’Itamar Golan s’est révélé moins apte à allier verve et profondeur et à y trouver le poids requis.

Mais c’est dans la Sonate n°1 de Brahms que le décalage a été le plus frustrant. D’autant que Janine Jansen nous a mis en appétit dès la phrase introductive en la faisant chanter d’une manière saisissante. Tout du long, elle a montré des affinités immenses avec l’univers de Brahms. Las, le déséquilibre avec les interventions narcissiques et souvent hors de propos du piano n’ont pas permis que l’on entende autre chose que de magnifiques fulgurances. Décidément, le pianiste qui nous avait tant séduit par son audace ébouriffante lorsqu’il accompagnait il y a vingt ans les premiers pas parisiens du jeune Maxim Vengerov, a confirmé l’autre jour que le piège de la complaisance s’est depuis longtemps refermé sur lui. Mais revenons à l’essentiel : ce que nous a donné Janine Jansen dans Brahms, et malgré cette circonstance, est largement suffisant pour qu’on sache qu’elle nous offrira un jour des sonates extraordinaires, quand elle aura trouvé son pianiste.

Bref, il y a des semaines comme ça où l’amoureux de violon est comblé. Et à l’idée qu’arrive le récital d’Isabelle Faust, il ne nous reste plus qu’à chanter avec Chérubin : « non so più cosa son cosa faccio… ogni donna mi fa palpitar… »

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez l’insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse qu’un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de l’auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, n’hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Théâtre des Champs-Elysées
- 08 mars 2010
- Johann Sebastian Bach (1685-1750), Sonates pour violon seul n°1 en sol mineur BWV1001 et n°2 en la mineur BWV1002 ; Partita n°2 pour violon seul en ré mineur BWV1004
- Julia Fischer, violon

- Paris
- Théâtre du Châtelet
- 14 mars 2010
- Igor Stravinsky (1882-1971), Suite Italienne
- Béla Bartók (1881-1945), Sonate pour violon et piano nº 2, Sz. 76
- Johannes Brahms (1933-1897) : Sonate pour violon et piano nº 1 en sol majeur, op. 78
- Janine Jansen, violon
- Itamar Golan, piano











Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 550985

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique de chambre   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License