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Julia Fischer, Vladimir Jurowski : au sommet de l’Olympe !

mardi 16 novembre 2010 par Carlos Tinoco
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Vladimir Jurowski
© Sheila Rock

On n’en est pas revenu ! On se doutait bien qu’un concert mettant aux prises la magnifique violoniste qu’est Julia Fischer avec l’un des chefs les plus prometteurs serait intéressant. On n’imaginait pas que la rencontre dans le concerto de Chostakovitch serait si incandescente. On savait aussi que Vladimir Jurowski travaillait depuis plusieurs années à forger un nouveau son avec le LPO, on savait que cela avait déjà produit des résultats remarquables dans un répertoire russe (disques Tchaïkovski et Chostakovitch de très haute volée), comment aurions-nous pu imaginer une telle symphonie « Héroïque » ?

Par rapport au programme annoncé, Vladimir Jurowski a eu la bonne idée d’ajouter, en début de concert, la Passacaille opus 1 d’Anton Webern. Œuvre de jeunesse (elle est composée en 1908), elle introduit à merveille le Concerto pour violon n°1 de Chostakovitch, pas seulement parce que ce dernier contient également une passacaille, mais aussi par son esprit : moderne, acérée, mais aussi pleine d’allusions au passé, elle contient un mordant qu’on ne trouvera pas toujours dans les œuvres ultérieures. Dès cette introduction, le London Philharmonic fait preuve d’une discipline exemplaire et la direction précise de Vladimir Jurowski permet d’apprécier tous les contrastes de l’écriture.

Si on était déjà impressionné par l’orchestre dans Webern, la démonstration qui a été accomplie dans le concerto de Chostakovitch avait de quoi laisser pantois : le LPO, sous la houlette de Vladimir Jurowski, est devenu en quelques années un des meilleurs orchestres russes ! On a beau savoir qu’il est plus facile de faire jouer les orchestres anglais contre nature que leurs homologues français ou allemands, la prouesse est de taille. Le naturel avec lequel ils adoptent désormais une manière d’attaquer la note, de phraser et tout simplement de sonner, à chaque pupitre, évoque les heures glorieuses du Philharmonique de Leningrad et indique qu’un travail immense a été accompli. Si on ajoute à cela le fait qu’ils réagissent à la moindre sollicitation de leur chef et que celui-ci est un hybride étonnant de Mravinski (pour la rigueur implacable du chemin qu’il impulse) et de Furtwängler (pour la science de la masse orchestrale) qui aurait en outre écouté la leçon de ces dernières décennies en matière d’allègement des textures et de vivacité des traits, on comprend que l’accompagnement orchestral dont a bénéficié Julia Fischer ait été somptueux. D’autant que Vladimir Jurowski écoute sa soliste et lui répond avec le soin et la subtilité qui sont la marque des grands. Dans un écrin aussi profondément slave et aussi senti, il n’est pas étonnant que le jeu de la violoniste se soit progressivement élevé vers des sommets impressionnants.

Un premier mouvement pris à un tempo très retenu, un jeu sans effets, une manière de donner d’emblée à cette partition toute sa densité, et, progressivement, une tension portée à son paroxysme, avec une cadence à couper le souffle : la performance de Julia Fischer ce soir demande que soit enregistré un disque, de toute urgence, avec ces partenaires ! Ceux qui ont osé parler de froideur à son propos en seront pour leurs frais ; il y avait dans son chant cette intensité et ce sublime que seuls des Kogan ont atteint dans cette œuvre. Autant dire qu’à l’entracte, on était déjà complètement tourneboulé. Jamais on n’aurait pu croire que le plus extraordinaire était encore à venir !

D’où Vladimir Jurowski et le London Philharmonic Orchestra ont-ils fait surgir cette « Héroïque » ? On croyait que l’attraction allait venir du choix de l’orchestration de Mahler (Cors doublés, bois renforcés), cela n’aura finalement été qu’un heureux détail de plus. Et d’abord, ce diable de Vladimir Jurowski, que leur a-t-il fait, à ses musiciens anglais ? Combien d’heures les a-t-il forcés à exécuter des danses tribales ou à leur faire travailler leurs chakras ? Il n’est plus ici question de discipline, pour que chaque note soit attaquée ainsi, il faut que cela soit senti très profondément par chaque musicien. Il n’est plus question de phrasé, d’ornementation, de vibrato ou de quoi que ce soit : il ne subsiste plus qu’une respiration qui part du bas-ventre : rarement une symphonie ne nous aura autant fait penser à un rituel sexuel, à une gigantesque érection ! Plus de gestion du tempo non plus, presque pas de rubatos, un premier mouvement qui prend le temps d’aller chercher la puissance au plus intime de l’œuvre, sans jamais avoir besoin des jeux auxquels presque tous les autres chefs s’y livrent. Cette pulsation hypnotique a été tenue tout du long. On n’a pas le souvenir d’avoir entendu en concert une marche funèbre d’une telle nécessité. Des crescendos comme les tremblements de Gaïa fécondée par Ouranos et vomissant la lave de ses flancs. La puissance tellurique qui a traversée les deux derniers mouvements nous a rappelé que cette symphonie est bien au XIXème siècle ce que le Sacre du Printemps est au XXème : un rituel immense, où toute l’histoire de la musique s’abîme. Ce soir, aux Champs-Élysées, on a assisté à la re-création de la symphonie « Héroïque ».

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- Paris
- Théâtre des Champs-Élysées
- 13 novembre 2010
- Anton Webern (1883-1945), Passacaille pour orchestre Op.1
- Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Concerto pour violon n°1 en la mineur
- Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n°3 en mi bémol majeur, op.55 « Eroïca »
- Julia Fischer, violon
- London Philharmonic Orchestra
- Vladimir Jurowski, direction











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