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Jordi Savall, musicien ou agent culturel ?

lundi 3 octobre 2011 par Philippe Houbert

La nouvelle saison de la Cité de la musique s’ouvre sous le chapeau générique « Corps et âme », avec un premier cycle dédié aux « Passions – le désordre amoureux ». Six concerts étaient proposés sur ce thème du 13 au 21 septembre. Ici, sera relaté le premier d’entre eux : la dynastie Borgia. Le dernier, consacré au Livre du Cœur d’Amour épris, sera critiqué plus tard.

Au moment où Canal Plus, fidèle à sa stratégie voyeuriste (du sexe sous couvert de culture de salle de gare), nous annonce une série sulfureuse dédiée aux Borgia, Jordi Savall et ses fidèles troupes (Hesperion XXI, Capella Reial de Catalunya et musiciens invités) venaient donner dans la salle des concerts de la Cité de la musique un best of du gros livre-cd consacré à la même famille publié par AliaVox il y a quelques mois. Nous aimons passionnément ce que le gambiste catalan produit depuis une quarantaine d’années. Nous considérons que son disque consacré à quatre Suites orchestrales de Rameau est sans doute le plus parfait CD de musique classique paru cette année. Nous avons aimé ses précédentes stations de la série « la musique explore le temps » : saint François-Xavier, Christophe Colomb, Charles Quint, Don Quichotte, Jérusalem, la tragédie cathare, qui ont donné lieu à autant de magnifiques et volumineux (l’oecuménisme proclamé oblige à traduire en autant de langues notes de programme et paroles lues et chantées) objets qui viennent orner les bibliothèques ou discothèques de l’Honnête Homme Cultivé nourri de Monde et de Télérama et qui ne sort au concert que pour entendre saint Jordi. Nous ironisons mais nous l’aimons vraiment, cet homme qui, concert après concert, semble toujours zen, ailleurs, et, du coup, irradier son public de sa sérénité.

Mais, là, on a vraiment envie de lui dire avec beaucoup de respect : stop, on n’en peut plus. Vous êtes l’une des dix figures marquantes actuelles de l’interprétation de la musique dite classique. Pourquoi passer tant de recherches et de temps dans ces compilations plus ou moins heureusement plaquées sur une Histoire qui n’en demande pas tant ? Si nous excluons le Don Quichotte et le Jérusalem (comme par hasard, les opus les plus homogènes et réussis), combien de musiques rassemblées dans les autres nous semblent, avec le recul, être transférables d’un programme à l’autre ou à un volet à venir (puisque la Cité nous annonce une Jeanne la Pucelle et un Erasme et son temps d’ici la fin de l’année). D’ailleurs, dans ce projet (tel est le terme employé) Borgia, l’hymne Exaudet caelum cum laudibus, tiré du recueil de Monte Cassino, est transféré par Jordi Savall de l’illustration de l’élection d’Alfonso Borgia au trône pontifical en 1455 (CD) à celle de l’accession au même trône du neveu du précédent, Rodrigo, en 1492 (concert). On ne peut éviter de se demander si les Borgia, comme avant les Cathares ou François-Xavier, ne sont pas que de beaux prétextes pour rassembler un certain nombre de pièces, pour beaucoup d’entre elles admirables.

Pourquoi réduire quasiment de moitié les 223 minutes que propose le livre-CD ? Pourquoi garder certaines interventions de récitants qui, certes, permettent de rester accroché au prétexte historique mais qui sont souvent trop longues et ralentissent un rythme déjà peu soutenu ? Et, surtout, est ce que l’objectif du projet tel que Jordi Savall nous l’annonce : « nous rapprocher d’une façon plus objective et émouvante de la réalité sociale et culturelle du temps de la dynastie des Borgia », trop confinés dans leur exécrable réputation, est ce que cet objectif est bien rempli par ce survol musical de six siècles ? Car, là où l’écoute du coffret permet, en se référant aux notes abondantes, d’entrer dans l’histoire de la fameuse dynastie, chapitre par chapitre, le concert donne une sensation de superficialité, pâle reflet du travail de recherche accompli.

Le partenariat qui lie Jordi Savall à la Cité oblige-t-elle cette dernière à sonoriser tous les concerts du catalan et de ses ensembles ? Si l’une des raisons est l’acoustique trop sèche de la grande salle, on peut se demander dans ce cas s’il est bien raisonnable que ces concerts se déroulent en ce lieu, mal adapté. Le problème étant : où dans Paris pourrait-on accueillir de façon satisfaisante ce type de programmes ? En tout cas, cette sonorisation est tout à fait condamnable. Outre le fait qu’elle déforme les sonorités des instruments, elle déplace les plans sonores, avantageant les instruments au détriment des voix, et les vents au détriment des cordes. Le Psaume 35 de Goudimel, illustrant le massacre de la Saint-Barthélemy, était ainsi enlaidi, et pas seulement par une diction française plus qu’approximative.

Musicalement, même si on ne peut que regretter l’abandon de nombreuses belles pièces figurant sur les disques, le niveau général des œuvres et de l’interprétation se situe évidemment à un bon niveau. Montserrat Figueras, une fois de plus absente pour raisons de santé (la Cité avait mis les petits plats dans les grands pour ménager une éventuelle révolte du public face à cette mauvaise nouvelle), était remplacée par Elisabetta Tiso, qui ne restera pas dans notre mémoire. Dans cette succession de pièces, souvent trop courtes pour créer un véritable climat « objectif et émouvant », nous retiendrons que ce sont les musiciens illustrant les relations avec le monde musulman qui sont parvenus à instaurer une ambiance hors du temps, comme dégagée des contraintes (trop nombreux déplacements des chanteurs) du concert. La pièce anonyme initiale Mowachah Billadi Askara Min aadbi Llama, le taksim et danse du deuxième chapitre, la plainte sur l’expulsion des morisques furent de très beaux moments. De même pour la très belle romance séfarade illustrant l’expulsion des séfarades d’Espagne. Dans la partie « musique savante », ce sont les pièces de Carceres et l’admirable Pange Lingua de Cabanilles, cousine de la Sonata sopra sancta Maria des Vêpres de Monteverdi, qui retinrent le plus notre attention. Pour les raisons déjà évoquées, le psaume de Goudimel fut moins convaincant, de même que le Requiem de Josquin, peu idiomatique et le motet Circumdederunt me gemitus mortis de Morales, à l’effectif beaucoup trop réduit pour rendre compte de ce chef d’œuvre.

Jordi, avec toute l’admiration et l’affection que nous avons pour vous et vos musiciens, écoutez notre prière : restez musicien et laissez l’Histoire aux historiens et les projets culturels aux directeurs des affaires culturelles des collectivités locales ! Ce jargon et les égarements qu’il provoque ne sont pas pour vous.

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- Paris
- Cité de la musique, salle des concerts
- 13 septembre 2011
- Dynastie Borgia : Eglise et pouvoir à la Renaissance : un témoignage musical
- Musiques anonymes séfarades, arabes, ottomanes et chrétiennes (recueil de MonteCassino) ; œuvres d’Alphonse X le Sage, Gilles Binchois, Carlo Verardi, Bernardo Accolti, Philippus de Lurano, Josquin des Prés, Joan Ambrosio Dalza, Gonzalo Fernandez de Oviedo, Lluis de Mila, Mateo Flecha, Bartomeu Carceres, Clément Janequin/Tilman Susato, François Borgia, Claude Goudimel, Cristobal de Morales, Joan Cabanilles
- Conception musicale du projet : Jordi Savall et Montserrat Figueras
- Dramaturgie et sources historiques : Josep Piera et Manuel Forcano
- Capella Reial de Catalunya : Elisabetta Tiso, soprano ; Pascal Bertin et David Sagastume, contre-ténors ; Lluis Vilamajo et Francesc Garrigosa, ténors ; Marco Scavazza, baryton ; Daniele Carnovich, basse
- Récitants : Josep Piera, Francisco Rojas, Daniele Carnovich
- Hesperion XXI : Jordi Savall, viole d’archet soprano ; Andrew Lawrence-King, psaltérion, arpa doppia, arpa cruzada ; Dimitri Psonis, santur et morisca ; Driss El Maloumi, voix et oud ; Sergi Casademunt, viole d’archet ténor ; Imke David, viole de gambe et lyrone ; Philippe Pierlot, viole d’archet basse ; Xavier Diaz-Latorre, vihuela de mano et guitare ; Pierre Hamon, flûtes ; Nedyalko Nedyalkov, kaval ; Jean-Pierre Canihac, cornet ; Béatrice Delpierre, chalémie ; Daniel Lassalle, sacqueboute ; Josep Borras, basson ; Carlos Garcia-Bernalt, organo di legno ; Pedro Estevan, percussions et cloches
- Jordi Savall, direction






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