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Jordan/Guy face à Beethoven et Bartók (1)

mercredi 25 février 2009 par Théo Bélaud
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François-Frédéric Guy
© Guy Vivien

Premier verdict : c’est dur ! L’association, pour encore au moins un an, du champion beethovenien français officiel et du futur directeur de l’Opéra de Paris, aura certes le temps de mûrir. Mais ce n’est pas tant, et même pas du tout, l’entente entre les deux compères qui semble problématique, mais bien les facultés individuelles de chacun. Et si du côté du chef, on peut trouver quelques signaux encourageants, il est beaucoup plus difficile d’imaginer que quelque chose soit à attendre au piano. Finalement, ce n’est que vingt-quatre heures après le concert à Pleyel que ce cycle a accouché de quelque chose de franchement réjouissant. Pas de chance : ce n’était ni du Beethoven, ni du Bartók !

Que retenir de ce concert somme toute assez anecdotique ? Deux choses. D’abord, le plaisir d’entendre une exécution fort satisfaisante et cohérente des rares Deux Images de Bartók ; ensuite, celui, plus inattendu mais passablement terni, d’assister à un travail de direction d’orchestre beethovenien très soigné et sans le moindre effet de manche, et presque sans effet de mode. Pour ce qui de la première, on commence à savoir que le Philhar est très à l’aise dans l’assimilation et la traduction engagée des partitions jouissives, truculentes, virtuoses et... plus ou moins rares du premier XXe siècle. Avec une baguette plutôt assurée et une harmonie apparemment (la suite allait le démentir) en bonne forme, on redécouvrait donc sous à peu près tous ses aspects une des premières grandes pages orchestrales de Bartók, en préméditant que Philippe Jordan allait donner une démonstration de réussite orchestrale par la décontraction des musiciens. Parmi lesquels, dans En pleine fleur, se distinguaient spécialement les cors et les clarinettes, premiers solos certes mais pupitres dans leur ensemble. Il nous a semblé que le Philhar a renoncé à la ridicule amplification des harpes observée récemment (ou alors quelqu’un leur a dit qu’il fallait baisser l’ampli pour que cela ne se remarque pas trop). Résultat (non que nous ne voulions tenter le diable), leurs parties ne ressortaient pas autant que nécessaire, notamment dans la section centrale de la Danse villageoise mais c’est un point de détail en regard de l’excellente prestation générale.

Prestation à peine meilleure, instrumentalement, que celle livrée dans le Concerto n°1 de Beethoven, ce qui était bien la seule raison de l’écouter autant que celui donné avec le National récemment. De façon tout à fait étonnante, le travail de mise en place et surtout d’affinement stylistique de Jordan s’avérait ici beaucoup plus précis, fouillé et moins routinier que celui de Masur. Les tempos sont vifs sans que jamais le discours ne donne dans le Beethoven pseudo révolutionnaire à deux florins. Pas de foucades, pas d’accents surjoués, plans sonores extrêmement sobres et équilibrés, mais ne faisant rater aucune intervention importante de cuivres ou de timbales. Et surtout, dans le premier mouvement essentiellement, des violons aux phrases parfois un soupçon sophistiquées mais ne manquant pas de chien, à commencer par celles de la merveilleuse introduction (le travail sur les liaisons et les attaques du second thème, et l’équilibre avec les flûtes, m. 56-69). Tout ceci étant réalisé avec la meilleure discipline par le Philhar, et non sans fraîcheur heureusement. Que tout cela aurait été réjouissant avec Katia Skanavi... On nous a fait le troc parfaitement inverse à tous égards : un pianiste ici incapable de faire une phrase (cadence exceptée), une gamme ou un trille allant d’un début à une fin, et terriblement faible en sonorité. Sur ce point, il peut y avoir double malentendu. Bien sûr que François-Frédéric Guy veut défendre une approche assez intimiste et mozartienne de ce concerto ; mais quand bien même jouerait-il le Jeunehomme que son piano serait totalement insuffisant. Et puis : comment se consoler de l’intérêt d’une option interprétative quelconque si les possibilités instrumentales ne peuvent à presque aucun moment la soutenir ?

Soit, le Philhar ne se déshonorait pas autant en accompagnant ce Beethoven que dans le Mozart de Planès du mois passé. Mais au moins dans un concerto, on ne peut décidément pas nous faire croire que les limites pianistiques n’ont pas d’impact sur l’autorité, la capacité du soliste à prendre la parole et à articuler son propos. La timidité incroyable de la toute première entrée était de nature à faire oublier qu’un nouveau thème était exposé. Les rappels du thème initial à l’orchestre semblaient entrecoupés de vide tant les descentes brisées s’avéraient inaudibles (m. 118 et suivantes). La gamme supposée introduire le second thème, mais n’allant nulle part (m. 141). Et ainsi de suite. Le mouvement lent était sans doute plus écoutable, mais la gestion des dynamiques y restait trop perfectible pour que la concentration expressive y soit crédible. Rondo catastrophique, avec une main gauche totalement inaudible d’un bout à l’autre, à commencer par l’exposé, et une articulation globalement en perdition. Remarquez que cela ne fait pas de Guy un imposteur du piano : d’une part, il y a bien pire, d’autre part, le rondo du premier concerto de Beethoven n’est pas une page que le professionnel moyen réussit souvent. De là à se dire que quelque chose est susceptible de fonctionner dans les quatre suivants...

Les espoirs qu’avait fait naitre Philippe Jordan en première partie étaient fortement déçus avec le Concerto pour Orchestre, dans lequel le Philhar faisait nettement moins bonne figure que sous la direction de Chung la saison passée. La faute à un manque de vision à long terme du chef ? C’est fort possible, étant donné l’investissement considérable de Jordan pour faire tenir l’articulation de plans sonores debout, mais au détriment de la continuité thématique : précisément, ici, on retrouvait le Philhar des jours moyens, moins décontracté, plus besogneux et trop appliqué à tout bien faire. L’engagement des cordes pouvait encore faire illusion dans l’Introduzione, mais certainement pas dans le Finale, approximatif. La petite harmonie presque dans son ensemble dans Giuoco delle copie et la fin de l’Elegia ne se montrait pas à son niveau habituel. Et le hautbois d’Hélène Devilleneuve dans l’Intermezzo interroto, décevait comme rarement (heureusement que les altos y répondaient présents, comme l’année passée !). Trompettes et trombones ne se montrant guère enthousiastes non plus dans le finale, il n’y avait donc que les pupitres graves et médians de cordes pour sauver un peu du plaisir orchestral, dans l’Elegia notamment. Trop peu pour faire tenir le Concerto pour Orchestre debout, quand bien même, esprit OPRF oblige, l’exécution ne tombait jamais vraiment dans le débraillé. Mais ennuyait.

L’association Beethoven-Bartók était remise sur le métier dans le cadre des concerts gratuits de la Salle Olivier Messaien le lendemain. Avec trente mètres de moins entre le piano de Guy et nous, le résultat n’était guère meilleur et même plus préoccupant, tant les défauts classiques du piano français y apparaissaient plus flagrant : absence totale de variété de timbres, duretés multiples, articulation aléatoire et conduite lâche et indécise. Le Quintette pour piano et vents de Beethoven a paru bien long, en dehors de belles interventions du hautbois dans le mouvement lent... L’harmonie du Philhar, elle, se rattrapait fort bien du raté de la veille, d’abord Jérôme Voisin dans les Contrastes, puis tout le monde dans... les Bagatelles de Ligeti (un bravo particulier pour le cor d’Antoine Dreyfuss, ne serait-ce que pour la coda). Une œuvre que l’on adorerait entendre plus souvent en apéritif de concerts symphoniques, soit dit en passant, en tous cas jouée avec autant de qualités instrumentales et un plaisir aussi manifeste de jouer. Ce brave Ligeti n’a rien eu à faire, mais c’est incontestablement le grand vainqueur de la confrontation Beethoven/Bartók...

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- Paris.
- Salle Pleyel.
- 6 février 2009.
- Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour piano n°1 en ut majeur, op. 15 ; Béla Bartók (1883-1945) : Deux Images, op. 10, Sz. 46, BB 59 ; Concerto pour Orchestre, Sz. 116, BB 127.
- François-Frédéric Guy, piano.
- Orchestre Philharmonique de Radio France.
- Philippe Jordan, direction.

- Paris.
- Maison de Radio France, Salle Olivier Messiaen.
- 7 février 2009.
- Béla Bartók : Contrastes, pour violon, clarinette et piano, sz. 111, BB 116 ; György Ligeti (1923-2006) : Bagatelles pour quintette à vents ; Ludwig Van Beethoven : Quintette pour piano et vents en mi bémol majeur, op. 16,
- Membres de l’Orchestre Philharmonique de Radio France : Hélène Collerette, violon ; Hélène Devilleneuve, hautbois ; Jérôme Voisin, clarinette ; Jean-François Duquesnoy, basson ; Antoine Dreyfuss, cor.
- François-Frédéric Guy, piano.






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