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Jonathan Biss n’est pas du matin

lundi 20 avril 2009 par Théo Bélaud
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Jonathan Biss
DR

Il y a deux ans, Jonathan Biss nous avait fait une excellente impression lors d’un très ambitieux récital Beethoven-Janáček, mené avec assez d’autorité, une sonorité généralement chaleureuse et surtout une rare force de concentration. On se faisait donc une joie de sortir le retrouver un dimanche matin, pour un autre magnifique programme. D’autant plus que votre serviteur est toujours mieux disposé à aimer ce qu’il écoute au réveil. Soit, le critère est un peu court.

Mais ce qui aura frappé en de nombreux endroits de ce récital, c’est l’impression d’entendre mais surtout de voir un pianiste mécontent de lui, et s’il ne l’était, certainement pas à son meilleur de forme physique ni de concentration. Attaquer l’ut mineur de Mozart (la sonate seule, pas le diptyque, dommage) pour l’entame d’un récital n’est déjà pas chose aisée. La prudence n’est pas de mise ici, et la grande difficulté du premier mouvement, outre le fait que l’écriture est ici plus exigeante et beethovenienne que dans toutes les autres sonates de Mozart, est qu’il convient de faire jaillir le torrent de lave sans brusquer le port altier de la musique. Le genre de petite problématique bien sympathique pour qui rentre sur scène en n’étant de toute évidence pas très sûr de soi. Et de ce que l’on en connaissait déjà, il ne fait aucun doute que Biss ne donnait pas là ce qu’il sait faire : éclairer naturellement les plans sonores, contrôler élégamment la densité harmonique... tout cela lui échappe ici en permanence, à cause notamment d’une main gauche trop peu assurée, et si l’on en n’est certes pas au point du naufrage, le propos apparaît effiloché et inconsistant. Sans mauvaise surprise supplémentaire, le mouvement lent se montre beaucoup plus audible, et offre un peu plus à apprécier les qualités de la personnalité musicienne de Biss : absence de surlignages, accents élégants et toujours intégrés intelligemment au discours, vision globale de la partition. Pour autant, le relatif malaise reste perceptible, et on ne retrouve pas la qualité de son dont ce pianiste est intrinsèquement détenteur : la portée expressive des phrases, que l’on sait potentiellement infinie dans cette page, s’en trouve minimisée : cela ne fera jamais qu’une preuve de plus que l’intelligence stylistique, la dimension purement « musicienne », est nécessaire mais ne suffit jamais. Le rondo de l’ut mineur nous déçoit en concert et au disque neuf fois sur dix et celui-ci n’a pas fait exception : trouver la continuité dramatique et l’unité de ton est ici suprêmement délicat, et cela n’est encore rien face à l’enjeu qui nous parait le plus essentiel ici : ralentir au maximum, c’est-à-dire tant que la domination du discours reste possible à l’interprète. On ne sait de quoi Biss serait ici capable au juste, mais ce n’était en tous cas pas le jour pour en juger : à nouveau, la continuité se relâche et des duretés anormales sous ces doigts-là se font jour. Au total, une ut mineur moins plombée par un manque de moyens et de vision que, tout simplement, par une absence de décontraction, de lâché-prise ici indispensable.

Il va presque sans dire que, dans cet état de forme, l’impossible, l’injouable, l’inaccessible Barcarolle de Chopin s’avérait... mais oui, on vient juste de le dire. Pour autant, il ne fait aucun doute que l’on peut entendre bien pire ici, ne serait-ce que dans des exécutions minées de volontarismes à tous les étages. Jonathan Biss est assez naturellement immunisé contre ce travers, mais il est cependant assez improbable que, même à son meilleur, il ait la technique transcendante qui démultiplie l’imaginaire sonore, la hauteur de vue et la hauteur tout court qu’exige une page sur laquelle les pianistes les plus célèbres se cassent tous plus ou moins les dents depuis qu’elle existe. Les mazurkas de Chopin, elles, peuvent connaitre plus souvent un meilleur sort, mais ce début d’année 2009 leur est peu propice : les quatre opus 17 de Rafal Blechacz, deux jours auparavant, avaient presque autant ennuyé que la sélection d’Evgueni Kissin, et dans les quatre opus 59 Biss ne fait guère mieux, si ce n’est éviter toute coquetterie et offrir à chaque pièce une lecture factuelle et indéniablement probe : ce qui est très bien, mais reste peu quand le piano se refuse à traverser quoi que ce soit de la matière. On attendait un naufrage dans la ballade en fa mineur, qui n’a finalement pas eu lieu : pour autant, ce n’était là encore pas le Chopin que l’on peut attendre du meilleur Biss connu à ce jour, celui qui donne du relief à tous les plans sonores de la sonate de Janáček sans aucune dureté : précisément, ici, les notes n’y étaient qu’à force d’indésirables tensions digitales, un peu à la manière récente de Matsuev, avec la circonstance presque atténuante que contrairement à ce dernier, c’est involontaire.

Peut-on sauver ce récital par la sélection de Játékok ? Oui, si l’on considère qu’elle apportait une fraicheur de (re)découverte des œuvres totalement absente du reste du programme. Non, partant que la plupart sinon la totalité des pièces choisies méritent tout de même un engagement pianistique bien plus entier et, disons-le, un peu moins sagement studieux. On pense notamment aux lapidaires aphorismes de l’Antiphonie en fa dièse mineur, ou aux sarcasmes de La Fille aux Cheveux de Lin - Enragée, que l’on avait entendus bien plus âprement rendus par Pierre-Laurent Aimard la saison passée. Les autres pièces, notamment Les Adieux faisaient toutefois une impression plus convaincante. Au final, l’élévation de niveau et de degré de relâchement que l’on aura attendue durant tout le récital n’est intervenue que pour le rappel, un fort beau mouvement lent de la sonate KV. 545, faisant trop brièvement renouer Biss avec sa sonorité normale, soudain extraite de son dessèchement. Un réveil évidemment trop tardif. Peut-être aurait-il été souhaitable qu’il joue une heure de plus ! Eh oui, mais comme dirait Brassens...

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- Paris.
- Théâtre du Châtelet.
- 28 mars 2009.
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Sonate en ut mineur, KV. 457 ; György Kurtág (né en 1926) : extraits de Játékok, Antiphonie en fa dièse mineur (Livre II), Les Adieux - à la manière de Janáček (Livre VI), Portrait III (Livre III), La Fille aux cheveux de lin - enragée (Livre V), Elégie pour l’anniversaire de Judit - pour le second doigt de la main gauche (Livre VI) ; Frédéric Chopin (1810-1849) : Barcarolle en fa dièse majeur, op. 60 ; Trois Mazurkas, op. 59 ; Ballade n°4 en fa mineur, op. 52.
- Jonathan Biss, piano.











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