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Johannes-Passion (2) : Ton Koopman

jeudi 5 mai 2011 par Philippe Houbert
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Tilman Lichdi
© J.Missbach

Deux jours après la vision très intériorisée de Paul Dombrecht, ce sont Ton Koopman l’Amserdam Baroque Choir and Orchestra qui donnaient une Passion selon saint Jean radicalement différente. Concert donné le vendredi saint, en fin de tournée européenne, donc dans des conditions de rodage parfait mais aussi certainement de relative fatigue.

Si la Johannes-Passion est toujours apparue moins impressionnante que la Matthaüs-Passion, c’est essentiellement pour des questions d’effectifs convoqués. Pas de double chœur, pas de double orchestre, moins de petits rôles. Il n’en reste pas moins vrai que la maîtrise narrative (quel texte, jusqu’en ses dimensions lourdes de conséquences !) et la peinture musicale font de ce chef d’œuvre autre chose qu’une magnifique pièce liturgique. Bien que les pièces à conviction manquent pour prouver quoique ce soit, on se plaît à imaginer le scénario suivant : Bach est nommé à Leipzig en 1723. On sait que les conseillers municipaux de la ville qui l’ont nommé ont en horreur le genre opératique. Plusieurs tentatives d’implanter l’opéra dans la ville ont été réduites à néant. L’opéra, c’est pour Hambourg ou Dresde. Bach se voit d’ailleurs prescrire l’obligation de ne produire que des compositions non théâtrales. Mais, en avril 1724, pour son premier vendredi saint en tant que Cantor de Leipzig, il faut impressionner, montrer que, dans ce genre comme dans tant d’autres, Bach fait la césure avec ce qui a précédé tout en rassemblant tous les éléments que sa formation et ses précédents postes lui ont fait connaître. D’où cette Passion mettant l’accent sur la mort du Christ, impliquant individuellement le croyant, le fidèle pris pour témoin et presque responsable du drame qui se joue. Certains musicologues notent que, trois ans plus tard, la Passion selon saint Matthieu apparaîtra plus contemplative, plus rhétorique, amenant le croyant à s’interroger sur les grands principes de sa foi. Ils vont même jusqu’à imaginer que Bach se serait fait taper sur les doigts après la saint Jean, l’amenant, lors de la reprise de 1725, à apporter quelques modifications, dont le remplacement du grand portique initial Herr, unser Herrscher, par ce qui deviendra le choral conclusif de la première partie de la saint Matthieu, O Mensch, bewein’ dein Sünde gross.

Nous avons tenu à mentionner cette hypothèse en préambule de notre critique du concert proposé par Ton Koopman car il nous est apparu évident que le chef néerlandais s’inscrivait complètement dans cette optique. C’est bien une Passion sur-dramatisée, quasi opératique, qu’il nous a offerte. Ceci n’alla pas sans légers problèmes car il apparût assez rapidement que la fatigue occasionnée par cette longue et intense tournée allait jouer quelques tours aux instrumentistes, particulièrement aux vents dans le chœur initial ou dans le Ach, mein Sinn. De même, l’enthousiasme assez véhément montré par Koopman dans sa direction provoqua de menus décalages dans les interventions chorales du Chœur baroque d’Amsterdam qui, de toute façon, ne se situe pas au niveau d’excellence des grands chœurs familiers des Passions (Arnold Schönberg, RIAS Kammerchor, Collegium Vocale de Gand). Ces réserves étant faites, on s’empressera de les oublier, tant l’intensité dramatique imprimée par le chef, notamment dans la seconde partie, enchaînant les numéros les uns aux autres afin de créer un climat de plus en plus suffocant, fut enthousiasmante. De ce point de vue, même si nous nous refusons à comparer, élément par élément, les deux versions entendues dans la même semaine, il demeure évident que l’utilisation d’un chœur traditionnel permet des variations de dynamique, et donc d’intensité, qu’un simple quatuor vocal ne peut assumer.

Si la version Dombrecht avait mis la soprano et la basse en exergue, ce sont les deux voix intermédiaires qui, chez Koopman, emportèrent les suffrages. Disons tout d’abord que nous ne sommes guère d’accord avec l’option prise d’utiliser la basse et le ténor, en l’occurrence Klaus Mertens et Tilman Lichdi, pour interpréter, non seulement les airs mais aussi les rôles de Jésus et de l’évangéliste. Peut être sommes nous trop intégriste mais il nous semble inconcevable du point de vue rhétorique que les mêmes voix incarnent ces personnages hors normes et les croyants qui expriment leurs sentiments au travers des airs. Ceci étant dit, Klaus Mertens, vieux routier des cantates et passions et grand compagnon des périples divers de Ton Koopman, fut un très bon Jésus et proposa une belle version des deux airs avec chœur, Eilt, ihr angefochtnen Seelen et Mein teurer Heiland. La technique d’ornementation demeure un modèle du genre, même si nous fûmes plus ému par Jan van der Crabben chez Dombrecht. Nous attendions mieux de Marlis Petersen, en général excellente, à qui on accordera la réserve d’une tournée épuisante. Son premier air fut chanté de façon trop extérieure mais le vibrato devint envahissant dans le sublime Zerfliesse. Dommage !

Maarten Engeltjes nous étonna par la qualité de son ornementation dans Von den Stricken mais son Es ist vollbracht fut proprement hallucinant de beauté de timbre et d’expression, qui plus est accompagné par un formidable solo de viole de gambe dont on ne pourra malheureusement nommer l’auteur faute d’éléments fournis par la notice de programme. Last but not least, le ténor. Avouons humblement n’avoir jamais entendu le nom de Tilman Lichdi, dont la biographie ne semble pas encore très épaisse. Et pourtant, quelle découverte ! Quel joli timbre ! Quel engagement dans son rôle d’évangéliste et, surtout, quels prodigieux Ach, mein Sinn et Erwäge. Son récit du reniement, puis des larmes de Pierre, enchaîné au premier des deux airs, fut bouleversant. Quant au second, si étonnant par son texte comparant le dos flagellé du Christ à l’arc-en-ciel résorbant « les flots de nos péchés », et par la tension de sa ligne musicale, nous n’avons pas souvenir en avoir entendu une plus belle interprétation, au disque ou au concert que celle proposée par Tilman Lichdi, parfaite techniquement et d’une qualité rhétorique superlative. Indiscutablement un ténor dont il va falloir suivre la carrière.

Parfait complément de la version Dombrecht entendue quarante-huit heures plus tôt, cette interprétation dirigée par Koopman illustra, jusque dans ses excès et ses lacunes, la face quasi opératique d’une œuvre qui mérite, au-delà de sa stature de chef d’œuvre de l’art sacré, sa réputation d’œuvre parmi les plus dramatiques de l’époque baroque.

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- Paris
- Théâtre des Champs-Elysées
- 22 avril 2011
- Johann-Sebastian Bach (1685-1750), Johannes Passion BWV 245
- Marlis Petersen, soprano ; Maarten Engeltjes, haute-contre, Tilman Lichdi, Evangéliste et airs de ténor ; Klaus Mertens, Jésus et airs de basse
- The Amsterdam Baroque Orchestra and Choir,
- Ton Koopman, direction






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