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Johannes-Passion (1) : Paul Dombrecht et Il Fondamento.

lundi 2 mai 2011 par Philippe Houbert
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Paul Dombrecht
DR

A quarante-huit heures et environ deux kilomètres de distance, nous étions invité à la confrontation de deux interprétations de la Passion selon saint Jean de Jean-Sébastien Bach. Deux interprétations passionnantes, parfaits reflets de la diversité d’approche qu’un tel chef d’œuvre peut proposer. C’est Paul Dombrecht et son ensemble Il Fondamento qui ouvraient le feu en la salle Gaveau.

Il était intéressant de voir comment Paul Dombrecht, remarquable hautboïste baroque de formation et de carrière, avait fait évoluer son approche de la Passion selon saint Jean depuis l’enregistrement réalisé au milieu des années 90. Première constatation importante : si Dombrecht conserve bien la version d’origine, celle de 1724, il adopte l’option de faire chanter le chœur par les seuls quatre solistes vocaux (hors interprètes des rôles de l’évangéliste et de Jésus). Option défendue par Joshua Rifkin et Andrew Parrott et reprises depuis, dans la Saint Matthieu par Paul McCresh et, tout récemment, par Philippe Pierlot dans une Saint Jean enregistrée pour Mirare, de même que par Sigiswald Kuijken dans ses concerts et enregistrements récents. On se gardera bien de prendre parti pour ou contre ce type d’interprétation, nous contentant de juger sur pièces. Si l’on se fonde sur les enregistrements connus, l’option « un chanteur par partie » s’avère très convaincante pour les chorals de cantates et de passions, un peu moins lorsqu’il s’agit des grandes fresques chorales que constituent les grands portails (chœurs d’entrée et de conclusion, choral final de la première partie de la Saint Matthieu, chœurs introductifs et de fin de la Saint Jean) et les nombreuses interventions d’un chœur jouant le peuple dans les deux chefs d’oeuvre.

Si le problème est aussi difficile à trancher concernant les Passions, c’est qu’il met en balance des éléments éminemment contradictoires : passion liturgique et/ou passion-oratorio, chœur symbole de l’assemblée des croyants et/ou populace déchaînée, lisibilité ou théâtralité. Paul Dombrecht a opté pour les premiers éléments de ces alternatives. Des tempi plutôt mesurés mais sachant nous impliquer dans les interventions chorales de la seconde partie, une grande attention portée à son ensemble instrumental, avec de remarquables flûtes et hautbois, un magnifique gambiste, Masanobu Tokura, dans Es ist vollbracht, des altistes un peu plus à la peine dans Erwäge. On est au cœur du drame qui nous est conté, mais sans la moindre dérive opératique. Certains trouveront cela trop serein, trop sage. Nous ne partagerons pas ces réserves car Paul Dombrecht nous renvoie à une vision cohérente d’un chef d’œuvre qui supporte (on le verra avec la version de Ton Koopman) des interprétations si radicalement différentes.

Les six chanteurs réunis par Paul Dombrecht se sont magnifiquement fondus dans cette vision très liée au texte. Harry van der Kamp est un grand habitué de ces passions, et notamment du rôle de Jésus (déjà présent dans la version au disque signée Sigiswald Kuijken, qui reste notre préférée, il y a plus de vingt ans). On ne chipotera pas sur une voix qui a derrière elle ses plus belles heures. Demeure une vraie incarnation sensible, digne, avec une attention au mot qui nous change de tous ces oratorios débités comme autant d’annuaires du téléphone. Le suédois Mikael Stenbaek fut un évangéliste évoluant d’une première partie très liturgique à une seconde plus théâtrale. Peut être cette dramatisation fut elle un peu excessive en regard de l’ensemble dessiné par Dombrecht, ce d’autant qu’elle contribua quelque peu à mettre son timbre en danger.

Des quatre chanteurs auxquels tout le reste (chorals, interventions du chœur, ariosos, airs et petits rôles) était dévolu, les deux prestations les plus remarquables furent celles de la soprano et de la basse. Caroline Weynants, bien connue de celles et ceux qui suivent les activités du chœur de chambre de Namur, de la Fenice et des Agrémens, fit montre d’un timbre lumineux et d’une technique d’ornementation de très haut niveau tant dans le Ich folge dir gleichfalls mit freudigen Schritten que dans le Zerfliesse, mein Herze. Cette qualité nous rendit très exigeant au point de regretter un léger manque d’expressivité. A ses cotés, le haute-contre Clint van der Linde connut un début un peu timide dans le chœur initial et dans les premiers chorals mais le Von den Stricken fut excellent techniquement et le Es ist vollbracht mieux que correct (mais dieu qu’il est difficile de donner cet air quand les plus anciens auditeurs ont Esswood, Bowman, Jacobs, Scholl, Mena et d’autres dans les oreilles). Le ténor néerlandais Henk Gunneman, au timbre de voix un peu plus sombre que ce à quoi on est habitué dans cette partie de la Saint Jean délivra deux très beaux airs, aussi difficiles l’un que l’autre, ce Ach mein Sinn, qui clôt quasiment la première partie, et le redoutable, tant techniquement que du point expressif Erwäge. Notamment dans cet air, dont les phrases ascendantes successives imagent les différentes strates de l’arc-en-ciel évoqué dans le texte, Henk Gunneman fit preuve d’une étonnante aisance technique (les passionnés pourront s’amuser à comparer différents ténors dans cet air et découvriront les subterfuges employés par certains pour placer leur respiration là où elle la moins perceptible).

Mais le meilleur du quatuor vocal vint de la basse Jan van der Crabben qui, petit à petit, est devenu le Max van Egmond de ce début de siècle. Chacune de ses apparitions dans l’équipe de Sigiswald Kuijken, que ce soit au disque ou en concert, met en exergue les mêmes qualités que son glorieux aîné : beauté et homogénéité du timbre, technique d’une rare facilité, y compris dans l’ornementation, et surtout, expression du texte, projection des mots. Il nous arrivait de penser que van Egmond chantait si bien ces textes qu’il était en quelque sorte une réincarnation d’un personnage des évangiles. C’est un peu cette impression que Jan van der Crabben nous donna à Gaveau : le texte nous était délivré.

Une belle et très liturgique Passion selon saint Jean et une bien belle équipe réunie par Paul Dombrecht, merveilleux serviteur trop peu connu de la musique baroque.

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- Paris
- Salle Gaveau
- 20 avril 2011
- Johann Sebastian Bach (1685-1750), Johannes Passion. Version de 1724
- Mikael Stenbaek, ténor, Evangéliste ; Harry van der Kam, basse, Jésus ; Caroline Weynants, soprano, servante ; Clint van der Linde, alto ; Henk Gunneman, ténor ; Jan van der Crabben, basse, Pilate, Pierre
- Il Fondamento
- Paul Dombrecht, direction






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