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Jeunesse et transfiguration

mercredi 20 janvier 2010 par Thomas Rigail
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Lionel Bringuier
© Matthias Creutziger

Programme ambitieux ce soir à la Salle Pleyel : du raffinement virtuose de Métaboles de Dutilleux au monumental Poème de l’extase de Scriabine, l’Orchestre philharmonique de Radio France ne chôme pas, mais en choisissant la voie de la sobriété, le jeune chef Lionel Bringuier prend le contre-pied des attentes et offre des interprétations cohérentes qui permettent à l’orchestre de montrer le meilleur de lui-même.

On peut saluer un programme cohérent qui met en avant le goût de Lionel Bringuier pour les œuvres qui exploitent pleinement l’orchestre, et relativement risqué - sans être des raretés, entendre Chostakovitch, Dutilleux et Scriabine dans un même concert est peu commun, et les œuvres sont plutôt exigeantes pour les musiciens. Et visiblement cela attire puisque la salle Pleyel était complète (ou bien est-ce à cause de Gautier Capuçon, ou de Bringuier qui passait déjà à la télé à quinze ans ? On laissera les producteurs faire l’analyse...).

Les danses polovtsiennes de Borodine données en introduction du concert sont représentatives de ce goût affirmé pour le grand orchestre : la direction sobre, carrée, qui met bien en valeur les solos (flûtes en particulier, mais à part dans quelques moments du Poème de l’extase, les solos seront quasiment tous très réussis ce soir), conduit avec fermeté la progression dans les tempos, sans faiblir ni tomber dans l’excès - à part peut être une fin à partir de X un peu trop rapide. Vivant sans jamais s’échapper d’une belle rigueur de la direction, et superbement coloré, que demander de plus ?

On pouvait s’attendre après ces danses à un concerto pour violoncelle de Chostakovitch coloré et un peu rutilant, mais c’est au contraire une curieuse interprétation, vidée de toute aspérité émotionnelle, qu’en donnent Gautier Capuçon et Lionel Bringuier : après une entrée assez molle et sans hargne du violoncelle, c’est un orchestre sans arêtes, à l’ambitus des nuances sérieusement réduit - toujours autour du piano - et conduit de manière rigide, droite, sans complaisance dans les phrasés, qui donne à l’œuvre un ton qui lorgne vers un ascétisme inhabituel, et qui la ferait presque ressembler à une symphonie de chambre avec violoncelle obligé tant les divers solos (de cor, mais aussi de flûte et de clarinette basse) sont placés au même plan sonore que le soliste et tant le chef semble refuser toute expansivité, même dans les moments où la partition le permet. Cette désaffection de l’ensemble - pas vraiment compensée par le manque de caractère d’une soliste qui, pourtant d’habitude peu avare en affèteries expressives, disparait ici par ses limites sonores dans la conception globale de Lionel Bringuier - tend à vider l’œuvre d’une partie de sa substance (par exemple, dans la conduite vers le climax avec la reprise expansive du thème dans le II qui apparait ici bien terne) tout en ménageant une belle finesse à certains moments - en particulier le passage violoncelle/cordes/célesta à la fin du II, très joliment exécuté à la frontière du silence. Pas de grincements, pas d’ironie, pas de lyrisme : c’est une interprétation froide, en retrait sur le plan expressif, radicale dans sa sobriété, mais sous un beau vernis. La cadence, exécutée dans le même esprit évidé notamment au travers de silences appuyés mais avec une virtuosité plus extérieure dans les quelques traits rapides, est plutôt réussie mais le troisième mouvement, s’il permet d’entendre de belles sonorités chostakoviennes aux bois, ne convainc pas complètement dans son absence de choix - sans doute aussi à cause d’un violoncelle solo qui ne trouve pas la force de mener. Lionel Bringuier chercherait-il à appliquer une méthode Mravinsky à un orchestre français, ou bien est-il en quête d’abstraction ? Peut être aborde-t-il la partition avec simplicité, sans autre prétention que de donner à entendre le texte. Quoi qu’il en soit, c’est une vision peu commune dans les directions occidentales de Chostakovitch, imparfaite dans son résultat mais intéressante, et bien que Gautier Capuçon ne démérite pas (beau son et technique assurée), un soliste capable de s’imposer avec plus de force et de caractère aurait sans doute mis plus en valeur les choix du chef.

Cette tendance à l’abstraction, voire à une certaine froideur se confirme dans les œuvres de la deuxième partie. Métaboles de Dutilleux affiche l’orchestre le plus détaillé de la soirée : en dehors de quelques problèmes de mise en place dans I. Incantatoire (les traits de bois à 2), les bois déroulent leurs arabesques avec une grande agilité et les cordes montrent une superbe cohésion et des timbres remarquable, diaphanes sans manquer de force, notamment dans la polyphonie superbement « messiaenesque » de II. Linéraire ou les nuages de pizz. de III. Obsessionnel (à 24). Lionel Bringuier sait vraisemblablement tirer les plus belles couleurs d’un OPRF qui n’a que rarement sonné avec autant de clarté, avec des timbres aussi lumineux, et qui apparaît encore une fois comme l’orchestre français le plus maître de ce répertoire (et de la musique orchestrale du XXème siècle en général). Mais cette direction très contrôlée, sans débordements, avec des bois qui sonnent presque dans la lignée de Chostakovitch dans le V, a ses limites dans l’élan global : les séquences éparses du IV. Torpide semblent prosaïquement posées les unes à côté des autres, et l’ensemble manque parfois de fougue et de langueur, comme si le chef était trop modeste et ne voulait pas se laisser aller à prendre des risques. Etant donné que cela est compensé par une réelle maîtrise de l’orchestre, on ne lui en voudra pas trop.

A la vue des choix jusqu’ici, le Poème de l’extase de Scriabine ne pouvait pas donner dans l’alanguissement et le superfétatoire : c’est encore une fois une vision qui tend vers l’abstraction, qui cherche la maîtrise de l’ensemble plutôt que l’orgiaque, mais sans tomber dans la caricature en grande partie grâce aux belles couleurs de l’OPRF : en dépit d’une trompette très bien tenue mais comme souvent trop envahissante par rapport au reste de l’orchestre, Lionel Bringuier conserve une relativement bonne lisibilité des parties à l’intérieur de la masse de l’orchestre (malgré des détails qui disparaissent, mais Muti et l’orchestre de Chicago ne faisaient guère mieux il y a deux saisons...), et, tout en limitant les contrastes et en privilégiant la progression globale, maintient un bon équilibre formel dans les crescendos successifs. C’est sans doute une vision un peu trop dans le travail de la texture orchestrale globale, dans la densité plutôt que la distinction, et qui manque d’ambiguïté et parfois de choix à l’intérieur de la forme, mais très solide, qui se conclut de manière très impressionnante.

A tout juste 23 ans, Lionel Bringuier apparait comme un chef humble qui privilégie un indubitable contrôle et aime sans doute dans ces œuvres propices à la virtuosité de l’orchestre poser un cadre rigoureux à ses musiciens pour mieux les laisser s’épanouir, au bonheur des couleurs mais parfois au détriment de l’expressivité. Il pose néanmoins de solides bases dans ces œuvres difficiles, affirmant déjà une réelle personnalité dans sa direction, sobre et mature, et nous ne doutons pas qu’il deviendra encore meilleur avec l’expérience. A suivre, certainement.

Gautier Capuçon figurera au programme du douzième festival Musique et nature en Bauges qui se déroulera du 17 juillet au 22 août 2010.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 15 janvier 2010
- Alexandre Borodine (1833-1887), danses polovtsiennes
- Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Concerto pour violoncelle n°1 en Mi bémol majeur
- Henri Dutilleux (né en 1916), Métaboles
- Alexandre Scriabine (1872-1915), Poème de l’extase
- Gautier Capuçon, violoncelle
- Orchestre philharmonique de Radio-France
- Lionel Bringuier, direction






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