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Jenůfa, ou les débuts d’un cycle prometteur à l’Opéra du Rhin

jeudi 24 juin 2010 par Dominique Joan
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Photo Alain Kaiser Opera national du Rhin 2010

En reprenant une production de l’Opéra des Flandres très justement mise en scène par Robert Carsen, l’Opéra National du Rhin, avec Jenůfa de Leoš Janáček, a posé dans l’ultime rendez-vous d’une saison au demeurant riche les fondements d’un triptyque prometteur amené à se poursuivre dès la saison prochaine avec l’Affaire Makropoulos, puis Kat’a Kabanova en point d’orgue. Après un Ring alsacien qui a marqué ces dernières années (et qu’il reste certes à conclure l’an prochain), un nouveau fil conducteur s’ébauche donc pour les temps à venir, à travers des pages encore trop méconnues hélas. Encore qu’il faille rendre justice à l’Opéra du Rhin, puisque comme se plait à le rappeler André Tubeuf, celui-ci fut pionnier dans bien des domaines, et la création de Jenůfa en 1962 bien avant toute autre scène française le démontre. Près de cinquante ans après, on peut se réjouir doublement puisque le spectacle proposé est à la hauteur des espérances, et que la collaboration non seulement avec Robert Carsen, mais également avec le chef Friedemann Layer sera amenée à être poursuivie tout au long du cycle.

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Photo Alain Kaiser Opera national du Rhin 2010

Alliant un esthétisme certain à une orchestration très spécifique, la musique de Janáček ne manque pas d’évoquer le folklore tchèque à l’instar des Dvorak et Smetana, tout en démontrant une érudition remarquable dans l’écriture, quand bien même celle-ci est réputée peu complaisante envers les instrumentistes. Les références au terreau musical particulièrement fertile de l’Europe centrale ne sont ainsi point prétexte à quelque lyrisme que ce soit, mais dépeignent simplement – au contraire - un réalisme profond qui ne s’épargne pas la description dure et crue de la vie rurale et finalement banale à travers le drame naïf de Jenůfa. Œuvre qui révèle le poids de la morale religieuse qui conduit au paradoxe de l’infanticide, elle mérite un développement humble et sans frasques. Il faut rappeler que la mort des deux enfants de Janacek est perceptible dans l’adaptation musicale de la pièce de Preissova par le compositeur, l’opéra étant dédié à la mémoire d’Olga. Jenůfa, c’est ainsi et avant tout une œuvre naturaliste, du Flaubert « à la tchèque » pourrait-on dire, et une histoire qui puise dans le vécu de tout un chacun, et qui plus est dans les sociétés paysannes de la fin du XIXe siècle.

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Photo Alain Kaiser Opera national du Rhin 2010

Le tandem Layer - à la direction - et Carsen - à la mise en scène - fonctionne à ce titre remarquablement bien. Le premier se montre sobre et exact dans sa lecture (c’est d’ailleurs la version de Brno, originale, qui est présentée ici), en donnant à chaque indication sa juste mesure et sans jamais verser dans l’exagération. A sa baguette, le Philharmonique de Strasbourg endosse des sonorités de musique de chambre qui conviennent si bien au propos, avec une unité irréprochable et une efficacité sans faille, bien que parfois l’effectif fourni paraisse trop présent au regard de la scène. La scène justement, offre une assise brute, avec cette terre rouge-ocre qui dépeint une ruralité profonde. L’association des quatre éléments est d’ailleurs omniprésente, avec la rumeur de l’air à travers les volets, symbole de l’oppression villageoise qui s’immisce dans le confinement des secrets inavouables, mais aussi l’eau et le feu qui dans chaque acte se manifestent de façon plus ou moins explicite, au gré d’une averse ou de la lueur d’une bougie dans l’obscurité, ou simplement d’une cigarette qui se consume. Si les costumes de Patrick Kinmonth replacent plutôt l’action dans les années quarante, le réalisme n’en est pas moins perceptible, et l’ambiance slave au rendez-vous. Les jeux de lumières et de cloisonnements méritent également mention, bien que dans le premier acte, ce dernier porte un peu préjudice à la projection sonore avec la reconstitution des quatre murs.

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Photo Alain Kaiser Opera national du Rhin 2010

La distribution est quant à elle louable, avec toutefois quelques hétérogénéités. La soprano américaine Nadine Secunde est remarquable dans le rôle dramatique de la Sacristine. Voix wagnérienne et straussienne par excellence, elle insuffle à son personnage une profondeur colossale, autant dans le jeu que dans le timbre. A ses côtés, la slovaque Eva Jenis incarne une Jenůfa naïve et crédule avec grande justesse mais qui souffre parfois d’une projection un peu faible, notamment dans le registre intermédiaire. Elle sait toutefois gagner progressivement en ampleur au fil des épreuves, et endosser le poids de la culpabilité féminine face à l’indifférence masculine. Enfin, le rôle de Laca est brillamment servi par un Peter Straka généreux et affirmé, coutumier par ailleurs de la musique de Janacek avec une participation aux commémorations du centenaire de Janacek à Brno en 2004 et un sacre de « chanteur de l’année » à Prague en 2005, notamment. Les personnages de Števa et de la Grand-mère Buryja, respectivement incarnés par Fabrice Dalis et Menai Davies sont moins convaincants. Le premier, qui fut un excellent Alwa dans Lulu à l’OnR en 2006, est un peu trop monocorde avec un timbre brillant mais qui manque quelque peu de relief. La seconde, excellente à la scène est malheureusement absorbée par l’orchestre. Il n’en demeure pas moins que les trois rôles centraux sont admirablement servis, et cela se ressent notamment dans le second acte, où dans un huis clos poignant, l’intensité dramatique culmine. Saluons en outre la prestation d’Andrey Zemskov, basse russe chaleureuse dans le rôle du maire, Tatiana Anlauf, membre des chœurs de l’OnR dans le rôle de sa femme, et une Karolka (la fille du maire) sémillante en la personne de Sylvia Kevorkian.

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Photo Alain Kaiser Opera national du Rhin 2010

Cette première pierre apposée au cycle Janáček, dont on regrette déjà la relative brièveté, augure donc de très bonnes choses pour la suite. Nous pouvons ainsi d’ores et déjà qualifier la collaboration entre Carsen, Layer et l’Opéra du Rhin de fructueuse, et suivrons avec grand intérêt l’Affaire Makropoulos l’an prochain.

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- Strasbourg
- Opéra National du Rhin
- 11 juin 2010
- Leoš Janáček (1854-1928), Jenůfa
- Mise en scène, Robert Carsen ; Décors et costumes, Patrick Kinmonth ; Lumières, Robert Carsen et Peter van Praet ; Dramaturgie : Ian Burton
- Jenůfa , Eva Jenis ; La Sacristine , Nadine Secunde ; Laca , Peter Straka ; Števa , Fabrice Dalis ; La Grand-mère , Menai Davies ; Le Contremaître , Russell Smythe ; Le Maire , Andrey Zemskov ; La Femme du maire , Tatiana Anlauf ; Karolka , Sylvia Kevorkian ; La Servante , Elena Iachtchenko ; Barena , Agnieszka Slawinska ; Jana , Anaïs Mahikian ; La Tante , Brigitte Dunski
- Chœurs de l’Opéra National du Rhin, direction Michel Capperon
- Orchestre philharmonique de Strasbourg
- Friedemann Layer, direction






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