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Järvi/Beethoven, la bête en vrai (4)

mardi 5 mai 2009 par Théo Bélaud
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Paavo Järvi
© Ixi Chen

Achèvement d’un cycle beethovenien marquant, mais surtout parachèvement d’une surprise quasi totale. Paavo Järvi et la Deutsche Kammerphilharmonie auront parfois légèrement déçu là où ils étaient les plus attendus, mais convaincu bien au-delà des espérances là où ils ne l’étaient pas. Une clôture par les Huitième et Neuvième ne pouvait pas mieux entériner cet étonnant verdict.

Non, toutefois, que cette Symphonie n°8 se soit avéré particulièrement décevante. A l’image de l’ensemble, ou si l’on préfère du niveau moyen du cycle, on se situe toujours dans un espace de respiration, de liberté et de vie plus convaincant qu’au disque. Mais, à un degré moins dérangeant, les inconvénients relevés notamment dans les premiers mouvements des symphonies n°1, 4 et 5 réapparaissent dans cette Huitième, principalement dans les mouvements impairs, qui réclament tous deux, compte tenu de l’ampleur exceptionnelle des phrases des violons, une densité sonore supérieure pour être intégralement tenus. Mais le défaut était ici moins rédhibitoire qu’ailleurs, la frustration en est presque plus grande : car, dans le premier mouvement à tout le moins, l’évidence parle encore. Ces musiciens, ce chef comme ces archets d’un genre orchestral unique, savent ce qu’aller au bout d’une phrase veut dire. Mieux, c’est exactement ce qu’ils ont envie de faire : mais au point que, si la raideur a été en grande partie gommée, il subsiste quelque excès dans cette droiture de trait presque sévère, tranchant avec le formidable sens du cantabile mis à l’oeuvre la veille dans la Pastorale. Une dimension de la symphonie en général, du premier mouvement en particulier, est insuffisamment traitée : la nostalgie contenue dans la langueur des notes tenues. Pas celle, évidente et bénéficiant sans surprise des qualités des bois solistes de l’orchestre, induite par le second thème. Mais celle des notes longues du principal, en particulier à la réexposition après le climax (m. 206-216). Le reste est généralement plus convaincant, à l’exception, donc, du scherzo, dont avec la meilleure volonté du monde on aura toujours bien du mal à se figurer comment tenir les intonations de la première phrase de violons sans vibrato. Et, plus exactement, sans variation d’intensité à partir du vibrato. Le trio, après la seconde variation du finale de l’Héroïque, remettait le couvert du solo possiblement souhaité par Beethoven, en l’espèce celui du violoncelle dans l’accompagnement du cor et des bois : à nouveau, l’effet s’avère parfaitement convaincant, la soliste assumant brillamment son grand numéro de truculence virtuose. Le deuxième mouvement est excellemment tenu rythmiquement, avec ce supplément d’élégance dans la répétition que les bois avaient déjà somptueusement montré dans le premier mouvement de la Pastorale. Mais surtout, Paavo Järvi sort ici une nouvelle botte secrète des mieux venues : la mise en valeur très nette, et renforcée lors de la réexposition, des pizz des seconds violons et des altos par-dessous le thème dansant : le rappel, ou la découverte qu’il y a ici cachée une charmante mélodie est du meilleur effet.

Si la divine surprise de la Pastorale devait être nuancée par les bienfaits naturels de l’option chambriste, absolument rien ne pouvait laisser présager une grande Neuvième : et dire que celle-ci fut grande serait légèrement exagéré. Mais bien meilleure que de prévisible, et ce même après huit premières symphonies nettement plus enthousiasmantes que l’on ne s’y attendait. Pour elle et uniquement pour elle, Paavo Järvi renforce parcimonieusement son effectif de cordes, et pour cette raison ou pour une autre, la consistance des lignes leur étant dévolue progresse indéniablement. Et en tout cas, de façon suffisante. Le premier mouvement restera comme un moment marquant du cycle : le premier bien plus que le deuxième, et c’est bien là l’étonnant. La dynamique se révèle tout à fait suffisante, ce qui n’est pas exactement une surprise, au contraire de la très convaincante balance des plans sonores, n’outrant jamais la présence des cuivres ni des timbales. Le tempo allègre ne force pas sa marche et s’autorise d’assouplir les phrasés quand de nécessaire. On retrouve assez ici l’esprit du premier mouvement de l’Héroïque, se frayant un chemin de crête entre la majesté pesante et le débridé trivial ; précisément, la trivialité est parfaitement absente des deux premiers volets, le style implacable et l’assurance impérieuse des interprètes valorisant la dimension de sévérité de la musique, certes davantage que la passion et l’étreinte. Mais dans une page où le volontarisme dans la grandeur masque souvent trop mal la confusion de l’articulation, et la déperdition de force qui s’ensuit, ce que propose Järvi n’est pas rafraichissant, comme il convenu de le dire complaisamment des interprètes quasi chambristes : c’est salutaire, notamment dans l’arrivée et le déroulement de la récapitulation centrale, cinglante. La bonne surprise du scherzo consiste en n’être pas transformé en concerto pour timbales, son excellente tenue métrique et d’énergie n’ayant par ailleurs plus rien d’étonnant : la chose n’étant guère courante, on se doit de souligner ici la prestation particulièrement fiable et claire des cors dans tous les passages délicats.

Quel dommage que le mouvement lent soit si clairement à compter au rayon des rares francs ratés de cette intégrale. C’est bien la seule véritable raison pour ne pas avoir tenu une grande Neuvième. Mais alors que les violons brêmois avaient su tirer le meilleur parti de souplesse et d’intelligibilité expressive possible de leur absence de vibrato et de leur nombre restreint dans les mouvements lents des symphonies n° 2, 4, 6 et 7 notamment, la ligne semble ici bien trop longue et les phrases se perdent fréquemment, hypothéquant fortement la continuité globale. D’autant plus regrettable, car là encore les plans sonores sont extrêmement bien dominés, et les éléments instrumentaux constitutifs d’un vrai climat sont bien présents : mais le chant ne l’est pas, hélas. Et les terribles accords terminaux suivant les appels (m. 123 et 133) montrent que certaines limites dans la tenue égale en son et en justesse du senza vibrato ne peuvent physiquement pas être repoussées.

Sans pouvoir faire totalement oublier cette déception, le finale clôt assez glorieusement le cycle, sa faiblesse quasi unique résidant en un plateau vocal assez moyen, y compris voire surtout du fait de la prestation de Matthias Goerne : le très grand baryton allemand ne démérite nullement dans le style et l’engagement, pas davantage, on s’en doute, dans la diction, mais son seul défaut est d’être... un baryton pur, sans aucune prédisposition pour le rôle de baryon-basse qu’est ici sa partie, et qui devient un rôle de composition. La distinction de couleur d’avec le ténor, et surtout la présence harmonique de sa ligne en sont bien trop affaiblies. Les dames sont décentes, sans plus, et le ténor Michael König parvient à se distinguer presque malgré lui en s’accommodant avec panache du tempo endiablé (c’est-à-dire celui indiqué par Beethoven, que personne ou presque n’ose suivre) de la marche turque. Le Deutsche Kammerchor ne souffre aucun reproche de puissance (sauf les toutes premières entrées dialoguées) ni de justesse, le fait le plus remarquable étant que, singulièrement dans la réexposition centrale, il ne cherche pas à compenser la modestie de son effectif par des accents malvenus. En outre, les choeurs sont généralement de toute façon trop grands, même pour un orchestre de soixante-dix musiciens, dans la Neuvième : la juste proportion est ici trouvée. Le reste est brillant et tenu de main de fer, à commencer, et c’est rarissime par les toutes premières mesures et leurs deux répliques, prises réellement presto, et surtout d’une intelligibilité d’articulation absolues à l’harmonie, petite et grande. Il faut tout de même le faire ! Comme Paavo Järvi nous le faisait remarquer quelques heures avant le concert (entretien à suivre ici bientôt), prendre le tempo indiqué par Beethoven dans la marche turque a un intérêt certain, qui est d’attaquer le grand fugato suivant l’istesso tempo comme demandé, et non d’accélérer soudainement comme c’est généralement le cas. La démonstration pratique est passablement imparable, et enthousiasmante. A l’image de la majeure partie de ces trois jours en beethovenie.

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- Paris.
- Théâtre des Champs Elysées.
- 30 mars 2009.
- Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n°8 en fa majeur, op. 93 ; Symphonie n°9 enmineur, op. 125.
- Christiane Oelze, soprano.
- Annely Peebo, mezzo-soprano.
- Michael König, ténor.
- Matthias Goerne, baryton.
- Deutsche Kammerchor.
- Deutsche Kammerphilharmonie Bremen.
- Paavo Järvi, direction.






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