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Järvi/Beethoven, la bête en vrai (2)

lundi 27 avril 2009 par Théo Bélaud
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Paavo Järvi
DR

Au lendemain de la plantureuse et assez encourageante première soirée, Paavo Järvi et la Deutsche Kammerphilharmonie attaquaient le jour le plus long : quatre symphonies de Beethoven pour le premier dimanche ensoleillé de l’année. La deuxième scène de l’intégrale donnait au milieu de l’après-midi les symphonies n°4 et 5.

La Quatrième Symphonie était peut-être celle qui nous avait le plus convaincu au disque dans le cycle de ces interprètes, notamment par la grâce d’un finale parmi les plus excitants jamais gravés. Signe de la fragilité presque aléatoire des témoignages figés du studio ? En exagérant légèrement, il serait presque possible de faire de cette Quatrième l’une des déceptions du cycle. Ce qui n’est vrai que comparativement au reste ! Ce concert dans son ensemble, plus franchement excitant encore que le premier, avait le curieux défaut de présenter pour chaque symphonie un premier mouvement moins convaincant que les autres. Et d’ailleurs, pour des raisons très similaires les deux fois. Le fait est que celles-ci sont plus gênantes dans l’allegro de la symphonie n°4, puisque c’est de consistance, de corps instrumental qu’il s’agit d’une part, et de lyrisme d’autre part. Ce que l’on craignait pour l’ensemble du cycle, et qui pointait quelque peu dans les deux premières symphonies, se révélait ici excessif : la démonstration de virtuosité un peu facile, même si toujours audible compte tenu de l’espèce de feu sacré d’un genre unique qui traverse les musiciens de la Kammerphilharmonie. Mais la tenue des longues phrases aux violons (conclusion avant reprise, m. 177-187, par exemple) n’en est pas moins problématique : l’équation revendiquée par Järvi (la main gauche reposée du vibrato libérant la droite pour les phrasés), ici comme un peu partout, a du sens qui se vérifie, mais en même temps élude la dimension d’intensité pure du son. Une dimension qui ne semble définitivement pas, dans ce mouvement, optionnelle. On regrettera d’autant plus ici de ne pas avoir entendu la même chose avec un effectif autrement fourni et typé, car au strict plan de la continuité musicale, le travail de Järvi est à nouveau admirable de finesse et de mise en valeur des traitements dialogiques du matériau, bien aidé qu’il est par la complicité naturelle de tous les chefs d’attaques - merveilleux relais entre les pupitres dans la longue et délicate gamme de transition centrale (m. 289-302) . Dommage aussi, car quand la dynamique s’assagit, les violons chantent avec classe et aisance, et peuvent bien se permettre la charmante coquetterie d’allonger l’appogiature de la réponse au solo de flûte (m. 221-224), donnant de suite à la phrase un autre caractère, aux sous-entendus quasi mahlériens.

Dommage surtout à cause de la suite, tout à fait remarquable. La capacité - fort rare pour des cordes non vibrantes - de la Kammerphilharmonie à tenir une ligne mélodique sans aucun problème de justesse est beaucoup plus évidente dans la cantilène du deuxième mouvement, laquelle fonctionne superbement. Par la suite, l’élégance exceptionnelle de la clarinette solo (ressemblant par instants à une flûte !), et la superbe continuité de respiration tenue par le chef font de ce mouvement un saut subit dans une tout autre dimension : ce n’est plus que la musique accepte les familiarités de ses interprètes, mais c’est que ces derniers s’élèvent d’un coup à hauteur de sa dignité. Et c’est un fait fascinant que de constater que le cycle de Järvi atteint son premier grand moment d’émotion - l’Eroica de la veille ayant davantage enthousiasmé que bouleversé - exactement au même endroit que l’on ne peut plus dissemblable intégrale de Masur. On renoue ici, surtout avec cette fraicheur de ton, la liberté de phrasé de cet orchestre qui a réellement quelque chose de spécial : c’est bien ce qu’il faut pour sentir dans la même intuition le lyrisme des doubles triolets de conclusion des exposés : une grande et belle respiration commune. Mais comme dans l’Héroïque aussi, le scherzo déçoit quelque peu, moins cette fois par manque de précision que par excès de sècheresse. Comme dans l’Héroïque, le trio est globalement meilleur, Paavo Järvi se permettant par ailleurs - comme à l’entame du finale de l’Héroïque - une petite touche de rubato romantique au climax des violons (m. 156-159), toutefois non exempte, cette fois, d’un soupçon de cabotinage potache. Le finale se montre en revanche ébouriffant à souhait, donnant comme de bien entendu à admirer la fulgurance du timbalier de Brême, élément saillant mais parfaitement à sa place dans un numéro de virtuosité collective certes inattaquable, mais par dessus tout distingué et rayonnant.

Le premier mouvement de la Symphonie n°5 n’est pas la chose la moins excitante du cycle à ce stade, mais certainement la plus discutable. D’abord, cela va très, très vite, Järvi assumant décidément jusqu’au bout de suivre les indications métronomiques de Beethoven. Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas ici que l’on en aura eu la meilleur défense par l’exemple, mais ce n’est pas en soit le tempo qui dérange ici. Mais plutôt la forme d’intensité défendue, reposant à l’excès sur l’accentuation du motif principal, avec la première croche martelée à l’envie, tout particulièrement dans les cascades des bois (m. 110-116 et similaires). Cela fait du bruit, cela fait d’autant plus d’effet que les bois en question assurent brillamment le spectacle, mais la grandeur est bien absente, et la violence nerveuse ici entendue ressort davantage du polar viril que du drame shakespearien. Le destin qui frappe à la porte relève plutôt du gamin blagueur qui toque une fois et s’en va en courant. Conséquemment, Järvi et ses troupes paraissent particulièrement empruntés, et un soupçon débraillés dans les langueurs ultimes du premier mouvement (les deux grandes phrases descendantes amenant la coda, m. 452-461). De manière générale, les points d’orgue, à l’exposé comme au climax central, posent également problème, comme si les interprètes se sentaient tenus de les faire sans être convaincus de la possibilité même de les intégrer à leur façon de mener le discours. Peut-être parce que, précisément, quelque chose de cette façon ne convient pas à l’écriture. C’est cependant la seule fois peut-être, dans tout le cycle, que l’on aura ainsi senti ces musiciens mal à l’aise face au texte beethovenien.

Comme dans la Quatrième, les choses s’améliorent une fois le premier volet refermé, mais pas au même point. Les intonations dans le mouvement lent sont précises et affirmées, assurent d’une certaine hauteur de propos, mais à nouveau la densité des cordes se révèle insuffisante pour tirer la substance cumulative de cette page - comment diable quatre violoncelles et trois contrebasses peuvent-ils tenir face à tout le reste de l’orchestre leur variation, m. 114-121 ? C’est déjà rarement le cas avec le double ! Les violons retrouvent leurs limites dans la dernière récapitulation (après une belle transition centrale, il est vrai, bénéficiant de vrais pianissimos tenus et ressentis), se tenant bien trop loin de l’ampleur de son et de ton nécessaire à la tenue de la mélodie pointée (m. 184-191). La suite, on s’en doutait, est spectaculaire à souhait, sans convaincre que l’on tient vraiment là une Cinquième, disons, dans le cœur du sujet. Au moins le plaisir de jouer redevient-il dans les deux derniers mouvements aussi tangible qu’en première partie de concert, et aucun accroc technique n’est-il à signaler. Mais le problème d’esprit reste le même : la scansion initiale des cors dans le troisième mouvement penche trop du côté militaire et pas assez de celui de l’accablement, du fardeau. Dommage, car ici les relations dynamiques sont exceptionnellement soignées, et les bois joliment capiteux. Sans excès de trivialité pétaradante, le finale convainc moins que celui de la Quatrième, l’engagement extrême des cordes ne parvenant jamais à faire tout à fait oublier que la vigueur et la souplesse ne suffisent pas à remplacer l’abrasif, la lutte, l’inertie à trainer de force dans les gammes ascendantes. Au total, pas un moins bel ouvrage que dans les deux symphonies précédentes, mais le sentiment dominant que le triomphe a été remporté sur tapis vert, l’adversité n’ayant même pas été convoquée.

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- Paris.
- Théâtre des Champs Elysées.
- 29 mars 2009.
- Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n°4 en si bémol majeur, op. 60 ; Symphonie n°5 en ut mineur, op. 67.
- Deutsche Kammerphilharmonie Bremen.
- Paavo Järvi, direction.






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